Romainville : Arbres coupés, béton dans le sol… L’aménagement d’une base de loisirs à la place d’une forêt divise

ECOLOGIE Depuis plusieurs mois associations écologistes et élus mènent un bras de fer contre la mairie de Romainville et la région Ile-de-France qui souhaitent aménager une base de loisirs à la place d’une partie de la forêt de la Corniche des Forts…

Marie de Fournas

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Plus de 650 arbres ont été abattu sur la forêt de la Corniche des Forts à Romainville dans le cadre d'un projet de base de loisir financé par la région Ile-de-France
Plus de 650 arbres ont été abattu sur la forêt de la Corniche des Forts à Romainville dans le cadre d'un projet de base de loisir financé par la région Ile-de-France — M.F/ 20 Minutes
  • L’aménagement de cette île de loisirs nécessite la coupe de centaines d’arbres et l’injection de béton dans des galeries souterraines.
  • Validé par le conseil national de la protection de la nature sous conditions et mesures compensatoires, le projet ne satisfait pas plusieurs associations et personnalités politiques de Romainville.

​8h30 ce vendredi 21 décembre, une certaine agitation règne dans le café-tabac de la Mairie à Romainville, en Seine-Saint-Denis. Une vingtaine de personnes de tous les âges et tous les horizons discutent et s’échangent des documents autour d’un café. «  NON au massacre de la forêt », peut-on lire sur un tract. Ce lieu qui concentre toute l’attention, c’est la forêt de la Corniche des forts, un bois urbain d’environ 27 hectares qui se développe spontanément depuis les années 1960 sur une ancienne décharge et des carrières de gypse.

Un tract distribué par l'association des Amis de la Corniches des Forts
Un tract distribué par l'association des Amis de la Corniches des Forts - M.F/ 20 Minutes

Depuis 26 ans, un projet de « base de loisirs » plane au-dessus du lieu sauvage, sans que rien ne soit vraiment initié. En 2015, la nouvelle majorité LR à la région Ile-de-France débloque des fonds et présente un projet d’aménagement : 20 hectares de forêt seront préservés et 8 hectares, dont 4,5 accessibles au public, seront aménagés en parcours écologique, poney club, écopâturage, passerelle d’observation ou encore prairies avec balançoires et mur d’escalade. L’aménagement nécessite le comblement des carrières et la coupe des arbres.

Plan de la future base de loisir financée par la région Ile de France et gérée par un syndicat mixte.
Plan de la future base de loisir financée par la région Ile de France et gérée par un syndicat mixte. - Région Ile de France

« Un poumon vert au cœur de la ville, un paradis aux couleurs incroyables »

Première phase des travaux lancée début octobre, l’abattage de la plupart des arbres présents. Une aberration pour les membres de l’association. « Cette forêt c’est un poumon vert au cœur de la ville, un refuge, un paradis aux couleurs incroyables, explique une riveraine qui a l’habitude de se balader dans cette forêt. Elle a une géographie très particulière, incontrôlable, aux allures de jungle. On a besoin d’endroits non aménagés comme celui-là. »

Il est un peu plus de 9 heures quand la petite équipe lève le camp direction la forêt. Objectif : bloquer le chantier. Une barrière de 2 m a récemment été dressée autour du site pour les empêcher de rentrer, mais le groupe a ses « passages secrets ». Une fois à l’intérieur les opposants tombent sur une vaste zone presque entièrement rasée. « Il y a trois jours, il y avait encore des arbres ici, s’exclame Hélène Zanier, présidente de l’association des Amis de la forêt de la Corniche des Forts. On ne reconnaît même plus le lieu. »

Cette partie de la forêt de Romainville était encore boisée il y a quelques jours selon les opposants.
Cette partie de la forêt de Romainville était encore boisée il y a quelques jours selon les opposants. - M.F/ 20 Minutes
Une barrière de 2 mètres a été dressée autour de la forêt de Romainville par la mairie, afin d’empêcher les opposants d'entrer illégalement sur le site.
Une barrière de 2 mètres a été dressée autour de la forêt de Romainville par la mairie, afin d’empêcher les opposants d'entrer illégalement sur le site. - M.F/ 20 Minutes

« Les arbres replantés sont bien plus qualitatifs d’un point de vue écologique »

« Ce n’est pas une forêt que nous rasons puisque sur les 4,3 hectares que nous touchons, nous avons précisément coupé 655 arbres, se défend auprès de 20 Minutes Patrick Karam, vice-président du conseil régional d’Ile-de-France en charge du projet. Parmi ces arbres, il y avait principalement une espèce très invasive : la renouée du Japon qui empêche les autres de pousser. A la place, nous allons replanter plus de 7.000 arbres et arbustes et 30.000 végétaux grimpants. »

En effet, une mesure compensatoire a été imposée à la région par le conseil national de la protection de la nature, mais seul « 1.500 arbres et arbustes, principalement, seront replantés sur la Corniche, assure à 20 Minutes Marine Linglart, écologue au cabinet Urban Eco, mandatée par la région. Les autres seront sur l’Ile de Loisirs de Vaires-Torcy [en Seine-et-Marne] ». Soit une vingtaine de kilomètres plus loin. « A Romainville, il ne s’agit pas d’un reboisement à proprement parler, en revanche les arbres replantés sont bien plus qualitatifs d’un point de vue écologique, tempère l’écologue. Ils sont cohérents avec l’écosystème local et accueilleront beaucoup plus d’espèces d’oiseaux et d’insectes qu’à l’heure actuelle. »

Hérisson éventré

La protection des animaux est un autre point de crispation autour du projet. La région a demandé une dérogation pour « la destruction, l’altération, ou la dégradation de sites de reproduction ou d’aires de repos d’espèces animales protégées et pour la destruction et la perturbation intentionnelle de spécimens d’espèces animales protégées ». Parmi ces espèces : renards, hérissons, écureuils roux, lézards des murailles ou encore plusieurs espèces de chauve-souris et des fauvettes à tête noire… En tout 36 espèces protégées. Ce droit « d’atteinte aux espèces protégées » a été accordé par un arrêté préfectoral, mais à condition de réaliser les travaux « en dehors de la période sensible pour les espèces » et de créer des refuges pour les animaux.

Seulement à quelques mètres du chantier, les opposants tombent sur un hérisson éventré. « Mais c’est pas possible ! ASSASSINS ! », hurle en direction des ouvriers, Marianne, une militante engagée depuis le début contre le projet. Une fois le groupe sur le chantier, les ouvriers, sont obligés de stopper leurs machines par mesure de sécurité.

Malgré les mesures imposées par arrêté préfectoral pour protéger les espèces pendant les travaux, les opposants constatent la mort d'un hérisson.
Malgré les mesures imposées par arrêté préfectoral pour protéger les espèces pendant les travaux, les opposants constatent la mort d'un hérisson. - M.F/ 20 Minutes
Les opposants au projet bloquent le chantier par leur simple présence sur les lieux.
Les opposants au projet bloquent le chantier par leur simple présence sur les lieux. - M.F/ 20 Minutes

Les injections de béton au cœur de la polémique

Le constat est rapide : il est maintenant trop tard pour sauver les arbres, mais peut-être pas pour la seconde phase des travaux qui consiste à combler avec des injections de béton des anciennes carrières. Une condition non négociable pour les défenseurs du projet. « Cette forêt est un véritable gruyère avec des risques d’effondrement. On ne peut pas y accueillir le public sans combler les carrières », insiste auprès de 20 Minutes Stephane Weisselberg, président du syndicat mixte en charge de la gestion de la Corniche des forts.

Sur le chantier de la Corniche des Forts à Romainville.
Sur le chantier de la Corniche des Forts à Romainville. - M.F/ 20 Minutes

« Lorsque l’on fait des injections de béton, on installe des géogrilles plus près du sol pour que cela ne bouge pas et qui empêchent les arbres de repousser au-dessus. Il ne pourra y avoir que des arbustes, nous explique Sylvie van den Brink de l’association Les Amis naturalistes des coteaux d’Avron (ANCA). Les carrières sous les chemins de passage pourraient être comblées avec des déblais issus des travaux du Grand Paris, à savoir la terre décompactée de la future ligne 15 du métro. Cela aurait nécessité la coupe de quelques arbres, mais que l’on aurait replanté. Là, nous allons avoir des pelouses sans intérêt écologique et qui existent déjà dans le parc de la Sapinière à côté. »

30 centimètres de cache-misère ?

Des pelouses au sol pollué dénoncent les associations. L’analyse des sols a été faite et le bureau d’études a assuré que les risques sanitaires étaient « compatibles avec l’usage récréatif envisagé », mais « pour la seule voie de transfert par inhalation ». Le contact physique avec certains polluants pouvant être dangereux, « l’apport d’a minima 30 cm de terre végétale » sur le sol est imposé. Un cache-misère pour l’association Environnement 93 qui a déposé un recours contentieux ce mardi contre le permis d’aménager.

« Les prairies de la Sapinière sont bondées l’été. Les gens qui n’ont pas de jardin viennent faire des barbecues, des matchs de foot ou fêter des anniversaires… On nous réclame plus d’espaces verts », affirme Stephane Weisselberg, adjoint à la mairie de Romainville. Un argument qui ne convainc pas Mohamed Boughanmi de l’association des habitants du quartier Spoutnik. « Depuis 2013, la mairie veut démolir les barres de la cité Youri-Gargarine qui donne sur la forêt, pour construire des appartements en accession à la propriété. Seule la moitié des logements HLM existant aujourd’hui seront reconstruits, les familles vivant dans les autres seront relogées ailleurs. Cette base de loisir, contrairement à ce qu’on nous dit, n’est pas pour nous. C’est un panneau publicitaire pour attirer les nouveaux acquéreurs qui achètent leur logement sur plan. »

Un mobile politique ?

Une explication jugée « aberrante » par la mairie où on assure qu’il « n’y a aucun lien de cause à effet ». Pour eux comme pour la région, qui explique que de nombreuses concertations ont eu lieu et que la discussion reste ouverte sur l’aménagement du site, le véritable mobile de l’opposition serait politique. La Corniche des Forts serait un moyen de « déstabiliser » Corinne Valls, la maire DVG de Romainville, à l’approche des élections municipales. Parmi les opposants : la députée France Insoumise Sabine Rubin. Elle nous assure que ces « concertations » sont en réalité « des réunions pour présenter le projet et le vendre, sans moyen d’en discuter ou de le changer ». Elle demande tout comme Les Amis de la forêt de la Corniche des Forts et le conseil municipal de Pantin, un moratoire sur l’ensemble du projet afin de décider du devenir de la forêt.

Retour sur le chantier, 1h30 après leur arrivée, l’action du groupe finit par porter ses fruits : le chef de chantier décide de l’arrêter pour la journée. Malgré tout, la tension est palpable. Entre-temps, les vigiles et leurs bergers allemands sans muselière sont arrivés. Les ouvriers, qui refusent d’ouvrir la porte de la palissade, indiquent qu’un « comité d’accueil pas du tout détente » doit arriver. Les opposants qui assurent s’être fait déjà gazer par « des petites frappes envoyées par on ne sait pas qui » prennent alors la fuite dans la forêt vers une issue secrète.

Les opposants au projet de base de loisir sur la Corniche des Forts à Romainville regardent les engins quitter le chantier après leur blocage.
Les opposants au projet de base de loisir sur la Corniche des Forts à Romainville regardent les engins quitter le chantier après leur blocage. - M.F/ 20 Minutes

Aujourd’hui entre d’un côté la mairie, le syndicat mixte et la région et de l’autre, les associations et des élus mobilisés contre le projet, les rapports sont plus que tendus et le dialogue complètement coupé.