Tentative de suicide au palais de justice de Paris: «L’angoisse que ça recommence est là»

JUSTICE Vendredi 23 novembre, un jeune homme en détresse s’est jeté du 4e étage du nouveau tribunal de Paris, à l’intérieur du bâtiment dans la salle des pas perdus haute de 26 mètres…

Helene Sergent

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La tentative de suicide d'un jeune homme vendredi 23 novembre, à l'intérieur du nouveau palais de justice de Paris, a profondément choqué le personnel judiciaire.
La tentative de suicide d'un jeune homme vendredi 23 novembre, à l'intérieur du nouveau palais de justice de Paris, a profondément choqué le personnel judiciaire. — ALAIN JOCARD / AFP
  • La tentative de suicide d’un jeune garçon burkinabé devant de nombreux témoins a provoqué l’émoi des professionnels qui évoluent au quotidien dans les locaux du nouveau palais de justice de Paris.
  • Une cellule d’Urgence Médico-Psychologique (CUMP) a été mise en place dès le vendredi pour le personnel et les justiciables choqués.
  • Les critiques sont vives au sein du corps judiciaire qui dénonce un sentiment de « gâchis » et de « dépossession » de leur lieu de travail.

A 26 mètres de hauteur, c’est une sensation de vertige qui étreint. Inaugurée en grande pompe le 16 avril 2018, la salle des pas perdus du nouveau palais de justice de Paris s’étire sous d’interminables lampadaires suspendus. Un vaste puits de lumière dans lequel s’est jeté, vendredi 23 novembre au matin, un jeune burkinabé désespéré par sa situation administrative. Empêtré dans un imbroglio autour de sa minorité, il a enjambé le garde-corps du 4e étage du tribunal avant de se laisser glisser dans le vide.

La scène, filmée et diffusée sur les réseaux sociaux, est à peine soutenable. Polyfracturé à la suite de sa chute, le garçon est aujourd’hui hors de danger et été pris en charge par un hôpital francilien. Mais cet événement a suscité chez les avocats, greffiers et magistrats, qui évoluent chaque jour dans cet immeuble dessiné par l’architecte Renzo Piano, un « sentiment de gâchis ».

Un « appel au vide »

Tout au long de la journée de vendredi, la même question agitait les couloirs du palais : Comment a-t-on pu en arriver là ? Cette immense cité judiciaire - la plus imposante d’Europe - a été pensée par son célèbre architecte comme un lieu lumineux, aux antipodes des palais de justice traditionnels jugés « trop graves » par le bâtisseur italien. Une gravité gommée qui s’est pourtant violemment imposée ce 23 novembre. La hauteur de l’atrium, ce hall situé au cœur du bâtiment, et la disposition dans les étages des salles d’audience les plus « sensibles » avaient alerté dès 2017 les acteurs judiciaires.

« Lorsqu’on a été amené à visiter les lieux avant leur ouverture, notre première réaction a été de dire que des salles situées aux 2e et 4e étages avec de telles coursives présentaient un danger majeur », glisse Gérard Tcholakian, avocat au barreau de Paris et membre du bureau national du SAF (Syndicat des avocats de France). L’installation des bureaux des juges aux affaires familiales au 6e étage avait suscité une inquiétude particulière. « Les avocats ont immédiatement attiré l’attention sur ce hall. C’est un appel au vide ! », ajoute la présidente du syndicat, Laurence Roques.

Des modifications longues à mettre en place

Elsa Johnstone, juge d’instruction et déléguée parisienne du syndicat de la magistrature, abonde : « Cet incident a choqué les magistrats, greffiers et fonctionnaires pour deux raisons. A cause bien évidemment de la situation de détresse de ce jeune burkinabé mais aussi par la prévisibilité de cet acte de désespoir ». En février dernier, lors d’une réunion du CHSCT (Comité d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail), une demande avait été formulée auprès du constructeur privé de rehausser les garde-corps donnant sur la salle des pas perdus.

La présidence elle-même du tribunal assure à 20Minutes qu’une requête similaire avait été effectuée dès octobre 2017. « Cette demande a été accélérée » depuis vendredi précise une source judiciaire. Mais le contrat de partenariat public-privé entre l’établissement public du palais de justice de Paris (EPPJP, créé en 2004) et Arelia, (société de projet dont la société Bouygues est le principal actionnaire) induirait des délais d’exécution plus longs.

Des mesures renforcées mais critiquées

Depuis cette tentative de suicide, la Chancellerie indique avoir lancé plusieurs chantiers pour répondre à ces problèmes de sécurité. Les mains courantes installées sur les garde-corps (qui facilitent l’appui pour enjamber les parties vitrées) devraient être retirées rapidement. Les rondes aux 4e et 6e étages ont été renforcées et des gardes statiques effectuées par des policiers ont été mises en place. « Aussi, nous demandons une étude à Arelia en vue de la pose de filets de sécurité », ajoute le ministère.

Des mesures « cosmétiques » estime Emmanuel Daoud, l’un des deux avocats du jeune homme qui s’est jeté du 4e étage : « Ces mesures ne servent à rien. On ne pourra jamais empêcher le geste d’un désespéré. Le tribunal est un lieu de justice et un lieu où, malheureusement, beaucoup de justiciables arrivent dans un état d’anxiété extrême parce qu’ils attendent des décisions qui vont changer leur vie. Beaucoup en repartent plus désespérés qu’à leur arrivée ».

Une dimension sociétale occultée lors de la conception du bâtiment selon Laurence Roques, avocate et présidente du SAF : « Ces grands architectes n’ont aucune conscience de ce que sont les palais de justice ! La justice n’est pas un bien de consommation simple et les tribunaux ne doivent pas ressembler à des centres commerciaux. Renforcer la présence policière est inutile. La preuve, ils étaient présents vendredi et ont tenté de retenir le jeune qui a sauté dans l’atrium mais sans parvenir à l’arrêter. L’une des solutions serait de repenser la distribution des salles ».

« Nous sommes tous en danger »

A ce débat complexe s’ajoute la souffrance du personnel évoluant dans le tribunal. Pour anticiper les risques psychosociaux, une cellule d’urgence médico-psychologique (CUMP) a été mise en place dès vendredi pour prendre en charge tous les témoins de la scène. Deux psychologues, deux psychiatres, un infirmier et deux cadres de santé sont présents dans cette unité temporaire. Un numéro vert (0800 200 278) a également été lancé pour les magistrats et fonctionnaires qui souhaitent échanger anonymement avec un psychologue.

Selon nos informations, plusieurs arrêts maladie directement liés à ce drame auraient été prescrits depuis et une réunion extraordinaire du CHSCT devrait être convoquée dans le courant du mois de décembre.

Mais l’impact de cette tentative de suicide sur leur lieu de travail est encore difficile à mesurer. « Beaucoup de collègues se sont demandé s’ils étaient intervenus judiciairement dans le parcours de ce jeune. On sait qu’on a affaire à des situations de détresse dans le cadre de notre profession, on est préparé. En revanche là où ça devient inacceptable c’est que dès le départ, l’ensemble des professionnels ont alerté sur le fait que la configuration des lieux présentait un risque », pointe la magistrate Elsa Johnstone.

La perspective d’une nouvelle tentative de suicide préoccupe désormais les professionnels de justice. « L’angoisse que ça recommence est là. Être en relation avec des justiciables fragiles et en détresse fait partie de notre travail et même si beaucoup d’avocats ont déjà ressenti cette inquiétude vis-à-vis d’un client désespéré, envisager qu’il puisse se tuer ou tenter de se tuer au tribunal, c’est inacceptable », souffle Emmanuel Daoud.

Gérard Tcholakian plaide, lui, pour une modification rapide des lieux avant la survenance d’un nouveau drame : « Nos moyens d’action ne sont pas immenses mais la situation ne peut pas rester en l’état. On pourrait envisager le dépôt d'une plainte pour "mise en danger permanente" ou mettre en cause la commission de sécurité mais il y a peu de chance pour que ça aboutisse. Aujourd'hui pourtant, nous sommes convaincus d'être tous en danger dans cette configuration ».