Blocage des «gilets jaunes»: A Paris, une fin de mobilisation sous tension après un démarrage «décevant»

REPORTAGE S’il y a eu un retard à l’allumage ce samedi matin à Paris, la révolte des «gilets jaunes» a pris peu à peu dans les rues de la capitale en fin d'après-midi…

Fabrice Pouliquen
Des gilets jaunes traversent les Champs-Elysées le 17 novembre 2018 à Paris.
Des gilets jaunes traversent les Champs-Elysées le 17 novembre 2018 à Paris. — F. Pouliquen / 20 Minutes
  • Plusieurs opérations de blocages étaient organisés ce samedi dans Paris par les gilets jaunes mobilisés contre la hausse du carburant.
  • Plusieurs petits groupes, maintenus éparpillés par les forces de l'ordre, ont tenté de faire lever la contestation sur la capitale.
  • En fin d'après-midi, la tension montait d'un cran aux abords de l'Elysée que les manifestants ont fini par approcher.

Combien de gilets jaunes répondraient à l’appel du 17 novembre ? C’était la grande question de ces derniers jours à laquelle il était bien difficile de répondre pour un mouvement caractérisé par des blocages diffus et qui a tenu à l’écart partis politiques et syndicats.

A Paris, cet appel du 17 novembre contre la hausse des taxes sur le carburant ne s’est pas traduit par un raz-de-marée de « gilets jaunes ». Ni à porte Porte-Maillot, ni quai de la Rapée, aux abords du ministère de l’Économie où les manifestants s’étaient donné rendez-vous tôt ce samedi matin. Ni encore à Bastille ou sur les Champs-Elysées où ils tentaient de se regrouper un peu plus tard dans la matinée.

« Cela pourrait encore bouger d’ici ce soir »

« Cela pourrait encore bouger d’ici ce soir, prévenait Amir, chauffeur de VTC rencontré à 13 heures, place de la Bastille où, cerné entre deux cordons de CRS, il tentait avec d’autres confrères de relancer le mouvement. En effet, en milieu d’après-midi, la tension est montée d’un cran lorsque les manifestants ont tenté de rejoindre l’Elysée, objectif visé à Paris par les « gilets jaunes ».


Toute la journée, les forces de l’ordre ont veillé à tuer dans l’œuf la moindre tentative de rassemblement des manifestants éparpillés en petits groupes dans la capitale. « Ils nous ont encerclés avec des barrières, s’étonnait Didier, retraité venu du Val-d’Oise, alors qu’il descendait les Champs-Elysées sur le trottoir avec un cortège d’une cinquantaine de « gilets jaunes ». Même sort pour les chauffeurs VTC longtemps empêchés de rejoindre Bastille depuis le quai de la Rappée, où ils avaient organisés un premier blocage. Et une fois sur la place, « nous nous sommes retrouvés encerclés sur un tout petit périmètre », s’insurgait Amir.


Trop peu de gilets jaunes ce samedi matin ?

La stratégie des forces de l’ordre n’explique pas tout. « Nous n’étions peut-être pas suffisamment de « gilets jaunes » dans la capitale, constatait Evelyne croisée en fin de matinée sur les Champs-Elysées. Habitant les Mureaux, dans les Yvelines, elle aurait pu opter pour un blocage plus proche de chez elle. « Mais je me disais que c’est à Paris que nous aurions le plus d’impact, que nous parviendrons le plus à nous faire entendre », reprenait-elle. Yassine et Karim aussi peinaient à cacher leur déception. Chauffeurs de VTC, ils étaient quai de la Rapée bien avant 6 heures du matin, pour organiser le blocage, criant « à gauche, à gauche » aux confrères passant devant eux pour les inviter à se garer.

« Peu s’arrêtent au final, regrettaient-ils. Nous sommes 19.000 VTC en Ile-de-France. Là il est 10 heures, et nous sommes toujours que 70. » Pourtant, la grogne est massive dans la profession, assuraient-ils. « Sur notre chiffre d’affaires brut, 40 % est déjà prélevé par la plate-forme pour laquelle nous travaillons, rappellait Yassine. Il nous reste 60 % donc, sur lequel il faut prélever les taxes, l’entretien du véhicule et donc payer l’essence qui nous coûte de plus en plus cher. Le diesel est aujourd’hui à plus de 1,50 euro le litre quand nous l’avions à 1,03 euro il y a quelques années encore. On a l’impression de travailler pour rien. »

Un ras-le-bol contre les taxes en général

Même sentiment souvent partagé sur les Champs-Elysées où les groupes de gilets jaunes étaient constitués essentiellement de particuliers. Plus souvent des Franciliens d’ailleurs que des Parisiens. Comme Evelyne donc. Mère de deux enfants, touchant le Smic comme son compagnon, elle est venue dire « son ras-le-bol contre les taxes qui plombent le petit peuple, pas celles seulement sur le carburant ». « Nous travaillons dur mais nous peinons malgré tout à boucler chaque mois. » « Il n’y a que la paie qui n’augmente pas », abondait un peu plus loin Luis, 55 ans, agent de sécurité à Roissy et habitant Nanterre (Hauts-de-Seine).

A trois ans de la retraite, Luis laisserait bien sa voiture au garage, « mais je travaille en horaire décalé, précisait-il. J’ai tenté les transports en commun mais le trajet prend deux fois plus de temps et le RER n’est pas fiable. Alors je prends ma voiture chaque jour. Un diesel. J’en ai pour 250 euros de carburant chaque mois environ. » Mathieu, 43 ans, conducteur de métro, originaire de Seine-et-Marne, dressait le même constat et ne se disait guère enjoué par les annonces du Premier ministre Édouard Philippe, mercredi, pour aider les ménages modestes à alléger leur facture énergétique.

Traverser les passages piétons, « c’est encore gratuit »

« Il parle de porter la prime à la conversion des véhicules à 4.000 euros pour les ménages modestes, illustrait-il. Avec 2.000 euros par mois, je ne suis pas dans les plus mal loti, certes, mais je n’ai pas pour autant les moyens d’acheter une nouvelle voiture qui serait moins polluante. Encore moins une voiture électrique. Même en déduisant les aides, il me faudrait faire un emprunt. En attendant on me traite de pollueur, c’est facile. »


En guise de pieds de nez, les gilets jaunes s’amusaient alors à traverser sans-cesse les passages piétons de l’avenue des Champs-Elysées. « C’est l’une des rares choses qui ne soit pas encore taxée », répétait l’un d’eux sous les regards quelque peu agacés des CRS. « C’est le début du mouvement », prévenait Luis. « Cela peut paraître désorganisé pour ce premier jour, mais il va monter en puissance, ajoutait Amir, certain que les ambulanciers et de plus en plus de particuliers rejoindront les VTC dans les cortèges.

En cette fin d’après-midi, la tension montait effectivement d’un cran aux abords de l’Elysée. Vers 19 heures, le préfet de police de Paris, qui avait recensé 29 blocages au plus fort du mouvement, faisait état d’environ 400 personnes toujours présentes dans les secteurs de l’Etoile et de la Concorde, dans un climat tendu. Si la préfecture soulignait qu’il n’y avait eu « aucune dégradation et aucun bléssé » à ce stade dans la capitale, elle reconnaissait craindre un changement du profil des manifestants : « avec la tombée de la nuit, des casseurs pourraient faire leur entrée dans les points blocages ».