Déchets: Y a-t-il une alternative à la reconstruction du plus grand incinérateur de Paris?

DECHET L’usine Ivry-Paris 13, qui brûle chaque année 700.000 tonnes de déchets, est en fin de vie et devrait être remplacé en 2023 par un incinérateur deux fois plus petit. Mais Zero Waste France et le Collectif 3R estiment qu’on aurait tout simplement pu s’en passer…

Fabrice Pouliquen

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L'incinérateur d'Ivry-Paris 13 arrive en fin de vie.
L'incinérateur d'Ivry-Paris 13 arrive en fin de vie. — SIMON ISABELLE/SIPA
  • L’incinérateur Ivry-ParisXIII, le plus grand de la région avec une capacité de traitement de 700.000 tonnes de déchets par an, arrive en fin de vie. Il est question de le remplacer par un incinérateur tout neuf en 2023.
  • Ce nouvel équipement aurait une capacité de traitement de seulement 350.000 tonnes. Le Syctom, le syndicat en charge du traitement des déchets du Grand Paris, prévoirait donc moins d’incinérations pour plus de recyclage et du réemploi des déchets, deux traitements aujourd’hui encouragés.
  • Mais pour les associations Zero Waste France et le collectif 3R, il n’en est rien. Le projet du Sytcom instaure le primat de l’incinération pour les décennies à venir. Et il est évitable.

 

Peut-on avoir confiance en notre capacité à réduire nos déchets et à mieux les recycler ? D’une certaine façon, c’est toute la question qui sous-tend la réunion publique organisée ce jeudi à 19h à l’espace Robespierre d’Ivry-sur-Seine.

Au centre des débats figure le projet de reconstruction de l’incinérateur d’Ivry-Paris XIII. Vous avez certainement déjà aperçu ses deux cheminées qui dominent l’horizon à l’est de la capitale… C’est là qu’atterrissent nos poubelles grises qui contiennent nos ordures ménagères non triées. Du moins celles de la moitié des habitants de Paris plus celles de quatorze villes de la première couronne ainsi qu’une partie des ordures ménagères du secteur de Romainville. Soit un total de 700.000 tonnes de déchets brûlés chaque année pour être valorisés en énergie : la chaleur produite est réutilisée pour chauffer 100.000 logements.

Une passe d’armes prévue en 2023

Des trois incinérateurs du Syctom (Syndicat mixte central de traitement des ordures ménagères), celui d’Ivry-Paris XIII est le plus grand. Mais il date de 1969 et arrive tout simplement en fin de vie. Il est temps d’en changer. La passe d’armes est prévue en 2023 : l’actuel site fermerait alors ses portes pour laisser place à un équipement tout neuf, construit juste à côté. C’est ce projet qui fait l’objet actuellement d’une enquête publique. Le Syctom espère lancer les travaux d’ici à novembre. Mais l’ONG Zero Waste France et le Collectif 3R, un regroupement d’associations, sont bien décidés à contrecarrer ce projet estimant qu’il installe le primat de l’incinération en Ile-de-France pour des décennies. Or, il y a mieux à faire qu’incinérer nos ordures ménagères. Certes, la pire des solutions, c’est l’ enfouissement. « Nous avions mis en décharge 18 millions de tonnes de déchets en France en 2014 [soit 36 % des déchets traités], rappelle Jean-Christophe Pouet, chef du service « mobilisation et valorisation des déchets » à l’ Ademe (Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie). La loi de transition énergétique pour la croissance verte et la Feuille de route économie circulaire récemment publiée par le gouvernement fixent l’objectif de réduire de moitié la quantité de déchets enfouis aujourd’hui. C’est la priorité actuellement. »

L’incinération, loin d’être la meilleure des solutions ?

Mais pour Anne Connan, co-présidente du Collectif 3R, l’incinération arrive juste après l’enfouissement au classement des solutions les moins pertinentes pour traiter nos ordures ménagères. « La combustion des plastiques et des matières organiques relâchent dans l’air des gaz à effet de serre, mais aussi des particules fines et autres polluants, avance-t-elle. Des dioxines bromées notamment. En outre, quantité de ces déchets brûlent très mal. Le bilan énergétique n’est guère rentable. »

Le collectif 3R et Zero Waste France privilégient alors bien plus le recyclage, le réemploi et la réduction des déchets. « Tout comme l’invite à le faire la loi sur la Transition énergétique de 2015 », aime à rappeler Flore Berlingen. Elle fixe pour objectifs de réduire de 10 % nos déchets ménagers d’ici à 2020 et de porter à 65 % d’ici à 2025 le recyclage et la valorisation organique [compostage par exemple] des déchets collectés.

La France n’y est pas à ce jour avec un taux de recyclage des déchets de 60 % seulement en 2010. Mais les Parisiens sont bien plus loin encore. Sur le 1,9 million de tonnes d’ordures ménagères résiduelles collectées en 2016 sur le territoire du Syctom, seules 14 % ont été recyclés. 82 % ont été incinérées et 4 % mis en décharge.

Document extrait de la présentation du Plan B'OM par Zero Waste France et le Collectif 3R.
Document extrait de la présentation du Plan B'OM par Zero Waste France et le Collectif 3R. - / Collectif 3R et Plan B'OM

C’est quoi cette histoire de tripréparation ?

Le Syctom assure avoir pris en compte la loi sur la Transition énergétique. « Le futur incinérateur, sera dimensionné pour traiter 365.000 tonnes par an, soit deux fois moins que l’incinérateur actuel, rappelle-t-on au cabinet du président. Il s’agit d’un pari audacieux. » Certes, le syndicat intercommunal devrait pouvoir compter sur la baisse annoncée de la quantité des déchets générés par les Parisiens ainsi qu’une amélioration des techniques de tri. Mais elle devra trouver une nouvelle porte de sortie à des milliers tonnes de déchets jusque-là incinérés. Et ça ne pourra être l’enfouissement.

Cette recherche d’alternatives a commencé. C’est la phase 2 du plan de reconstruction de l’incinérateur d’Ivry-Paris 13. Sur son site Internet, le Syctom évoque la création d’une unité de valorisation organique, toujours sur le même site et comprenant notamment une installation de tripréparation de Fraction combustible résiduelle (FCR) à partir d’ordures ménagères. Un drôle de charabia. Dit plus clairement, il s’agirait de construire une nouvelle usine, cette fois-ci à l’horizon 2027, et dont la fonction est de séparer les différentes natures de déchets contenues dans les ordures ménagères afin de pouvoir les envoyer dans la filière de traitement qui leur correspond le mieux.

« Concrètement, le contenu de nos poubelles grises sera haché menu dans de grands tuyaux, dit Anne Conan. On ajoute ensuite de l’eau, on active la fermentation pendant deux ou trois jours au moins. Sur ce laps de temps, les biodéchets, c’est-à-dire les restes alimentaires qui étaient mélangés jusque-là aux autres ordures ménagères, se détachent et sont récupérés pour être valorisés. Soit en faisant du compost, soit en étant méthanisé en vue de produire de l’énergie. »

Des déchets préparés pour être mieux incinérés ?

Zero Waste France et le Collectif 3R émettent déjà des réserves sur la pertinence de cette valorisation organique mais soulignent surtout que cette tripréparation laisse sur le carreau des déchets concentrés qui n’auront d’autres choix que d’être incinérés. « Le Syctom évalue leur quantité entre 180.000 et 210.000 tonnes chaque année, poursuit Anne Connan. Il ne brûlera donc pas deux fois moins de quantités de déchets à l’avenir. C’est juste qu’une grande partie de ces ordures ménagées ne seront plus incinérées directement mais préparées en amont. C’est-à-dire séchés, concentrés… Bref, moins lourds. » L’incinération resterait donc le mode de traitement dominant des ordures ménagères. « Le Sytcom prévoit de recycler seulement 26 % de ses ordures ménagères en 2025, un taux bien loin des 65 % exigés par la loi sur la transition énergétique », fustigent Flore Berlingen et Anne Connan.

Zero Waste et le Collectif 3R soutiennent qu’il existe une alternative à la reconstruction de l’incinérateur Ivry-Paris 13. C’est leur plan B’OM -pour baisse des ordures ménagères, dont elles ont présenté une nouvelle version jeudi dernier. Il préconise de porter les efforts sur le tri, le recyclage et le réemploi de nos poubelles grises. « 328 kg d’ordures ménagères par habitant ont été jetés non triés dans les poubelles grises sur le territoire du Syctom en 2016 et donc incinérés, indique Flore Berlingen. Nous avons alors analysé le contenu de ces poubelles. Sur ces 328 kg, 123 kg, soit 37 % étaient en fait recyclables et auraient pu être trié. 105 kg étaient compostables ou méthanisables. Enfin, il faut ajouter 17 kg d’autres emballages, comme les barquettes en plastique, qui devront être triés à partir de 2023 plus 2kg de déchets spéciaux qui devraient normalement être apportés en déchetterie. »

Document extrait de la présentation du Plan B'OM par Zero Waste France et le Collectif 3R.
Document extrait de la présentation du Plan B'OM par Zero Waste France et le Collectif 3R. - / Collectif 3R et Plan B'OM

Un plan alternatif « pour se passer du nouvel incinérateur »

Au total, 247 kg, soit 75 % du contenu des poubelles envoyées à l’incinérateur en 2016, pourraient être traités autrement, résume le plan B’OM. Zero Waste et le Collectif 3R préconisent alors douze actions pour sortir ces 247 kg des poubelles grises. Du lancement de campagne anti-gaspillage alimentaire à l’installation d’un point de collecte du textile pour 3.000 habitants, en passant par la généralisation des bornes trilib, la mise en place d’un dispositif spécifique pour la collecte du carton, la relance de l’application « Stop pub », la promotion du compostage domestique…

Réaliste ? « Les ONG sont dans leur rôle en poussant tous les acteurs, des consommateurs aux collectivités à faire le maximum d’efforts, estime pour sa part Jean-Christophe Pouet. Mais il n’est pas illogique non plus que le Syctom garde une capacité d’incinération, tout en la réduisant ce qui l’obligera quoi qu’il en soit à renforcer la prévention, la collecte séparée et le tri/recyclage des déchets, voire à trouver d’autres solutions de traitement des déchets. C’est une première étape… »

Au Syctom, on rappelle d’ailleurs que les comportements des ménages changent à ce jour lentement et compromettent la perspective d’une baisse drastique des déchets générés par habitant. « Depuis 18 mois, cette quantité est même repartie à la hausse. »

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