VIDEO. Histoires des catastrophes naturelles (2/3): Quand la crue de la Seine de 1910 transformait Bercy en Venise

HISTOIRE Le 28 janvier 1910, la crue de la Seine a atteint les 8,62 m au pont d'Austerlitz, 9,50 m au pont Royal. L'eau avait envahi les rues de nombreuses communes d'Ile-de-France et entraîné des coupures d'eau potable, de communication, de transports...

Floréal Hernandez

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Le pont de Sully lors de la crue de la Seine et des inondations de 1910 à Paris.
Le pont de Sully lors de la crue de la Seine et des inondations de 1910 à Paris. — COLLECTION YLI/SIPA
  • La crue de 1910 est celle citée en référence à chaque nouvelle montée importante des eaux de la Seine.
  • Si les inondations n’ont fait aucune victime, il y a eu de nombreux effondrements d’immeubles ou de chaussées, des coupures de transports, d’eau ou de communication.
  • Une crue équivalente aujourd’hui aurait « des conséquences bien plus graves » que celle de 1910, affirme Magali Reghezza-Zitt, docteur en géographie.

Cette semaine, 20 Minutes revient sur les catastrophes naturelles qui se sont abattues en France en partenariat avec Retronews, le site de presse de la Bibliothèque nationale de France. Aujourd’hui, on se replonge dans la crue de la Seine de 1910 qui est citée à chaque montée des eaux dans la capitale.

« La crue a dépassé celle de 1802 qui a laissé le souvenir d’une effroyable catastrophe. » On est le 27 janvier 1910 et la crue de la Seine atteint son maximum. Le Petit Parisien fait un récit ultra détaillé des inondations qui touchent Paris. Le quotidien ne le sait pas mais la crue de 1910 va alors devenir la référence citée par les médias – notamment 20 Minutes – pour les inondations à venir à Paris et en Ile-de-France. Ça a été largement le cas en juin 2016 et en février 2018.

Quand on lit les journaux de l’époque, un certain lyrisme accompagne la montée des eaux, passées de 3,78 m à 7,97 m du 18 janvier au 25 janvier au pont Royal. Et les reporters racontent les scènes surprenantes aperçues comme « aux ponts d’Orgeval et de Boulogne, [où] on ne peut passer qu’en voiture ou en échasses » (Le Petit Journal du 20 janvier).

A partir du 27 janvier, les articles de la presse deviennent tragiques. « De mémoire d’hommes, on n’avait pas vu pareil désastre. Des usines chôment, la misère va venir s’ajouter à la crainte perpétuelle de l’engloutissement », lit-on en une du Petit Parisien, le 27 janvier. Juste au-dessus deux titres se répondent : « La capitale est envahie » et « La banlieue submergée ».

A Billancourt, « l’eau déterra les cadavres »

Dans les récits des inondations, le quartier de Bercy est comparé à Venise. A Alfortville, « pas une rue, pas une maison qui ne soit sous l’eau », on recense « 15.000 personnes sans abri » en banlieue. « Un fleuve invisible traverse Paris perpendiculairement à la Seine et dont les eaux […] ébranlent les chaussées et provoquent des affaissements des plus périlleux pour les passants et les voitures », est-il relaté.

De nombreux effondrements d’immeubles et de chaussées à Paris sont évoqués. Comme en 2016 et 2018, une partie des transports en commun sont coupés. A Boulogne, il n’y a plus d’eau potable. Pis, « la famine menaçait. A Alfortville, à Ivry, on manque de pain, de lait, de pétrole pendant 48 heures », raconte le supplément illustré du Petit Parisien du 6 février. Toujours dans ce journal, on apprend que « l’eau envahit le cimetière de Billancourt, affouilla les tombes et déterra les cadavres ! ».

A quoi faudrait-il s’attendre aujourd’hui si une telle crue « de débit identique » frappait Paris et l’Ile-de-France ? « Dans le cas d’une crue équivalente, on aurait beaucoup plus de personnes sinistrées et de dommages matériels, on estime à 850.000 le nombre de gens vivant en zone inondable [à Paris et en Ile-de-France]. Ensuite, les sous-sols de l’agglomération ont été aménagés : tunnels, parkings, caves. On a parfois jusqu’à huit niveaux enterrés. Dans ces sous-sols sont installés en particulier l’ensemble des réseaux qui permettent la vie quotidienne et la vie économique : métro et RER, énergie, eau potable, assainissement, télécommunications, etc. Ces infrastructures sont menacées par les circulations d’eau souterraine, notamment les remontées de nappes phréatiques. Dans le pire des cas, on évalue à plus de deux millions les personnes concernées par ces perturbations », estime Magali Reghezza-Zitt, maître de conférences à l’Ecole normale supérieure dont la thèse s’intitulait Réflexions sur la vulnérabilité métropolitaine. La métropole parisienne face au risque de crue centennale.

Lynchages et pillages

Si la montée des eaux en 1910 est terrible pour les infrastructures, aucun mort n’est comptabilisé. Mais Le Petit Parisien dans son supplément illustré rapporte l’histoire d’un boulanger « qui faillit être écharpé pour le prix de son pain » suite aux inondations et également l’apparition de pillards. « Il y eut des débuts de lynchages, note la docteur en géographie, les gens pensant que des vagabonds ou des marginaux étaient auteurs de pillages. »

Avant la crue de 1910, celles du XIXe siècle « notamment celle de 1876, avaient donné lieu à d’importants travaux ». Ce fut le cas une nouvelle fois après la crue centennale : « creusement du lit du fleuve à certains endroits, reconstruction de certains ponts, relèvement des murettes de protection, etc. », détaille Magali Reghezza-Zitt. Des lacs de retenue seront également construits après 1945.

Avec la crue, le risque d’incendie augmente

Une nouvelle crue centennale entraînerait également des effondrements d’immeubles car les « écoulements souterrains fragilisent les fondations tandis que la pression de l’eau sur les parois peut créer des effondrements », le retrait de l’eau aussi. Et malgré toute cette eau, le risque d’incendie serait élevé car sans électricité, « on utilise des bougies ou des réchauds », souligne la maître de conférences à l’ENS.

C’est l’activité économique qui pourrait être la plus perturbée par une crue comme de celle de 1910. Et ce, sans « avoir les pieds dans l’eau », souligne Magali Reghezza-Zitt. Des salariés ne pourront se rendre sur leur lieu de travail. Celles « situées hors zone inondable, verront leur activité ralentie ou interrompue parce que les fournisseurs, les transporteurs, les clients, seront sinistrés », poursuit-elle. Si les grandes entreprises ont des « plans de continuité d’activité, dixit la docteur en géographe. C’est beaucoup plus compliqué pour les PME-PMI, qui sont très nombreuses et très exposées, mais peu sensibilisées. »

Concernant les conditions de vie, elles seront difficiles, prédit la chercheuse, « beaucoup de gens devront choisir entre une auto-évacuation, pour une durée indéterminée, et un maintien à domicile dans des conditions de vie extrêmement dégradées. […] Il faut rappeler ici qu’on est en hiver, qu’il fait froid et nuit tôt. Sans électricité, eau potable et surtout assainissement, la vie quotidienne devient très vite compliquée, surtout si l’on a des enfants, si l’on est âgé, si la mobilité est réduite ».

Magali Reghezza-Zitt conclut : « C’est pour cela qu’à débit identique, les conséquences d’une crue type 1910 seraient bien plus graves qu’en 1910. »

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