Quand la 3e division de PJ se fait police matrimoniale

Carole Bianchi

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«Ici, ce n'est pas le bureau des pleurs, madame, ni même une agence d'affaires matrimoniales. Nous sommes là pour réprimer un fait criminel. Vous comprenez?» Poussée dans ses derniers retranchements par le chef du groupe criminel numéro 1, Brigitte*, la cinquantaine, affirme avoir été violée dans l'après-midi par son ami, parfois amant, qu'elle décrit comme quelqu'un de jaloux et de possessif. Il est 18h passées. Dans le grand bureau, où des policiers tapent les derniers procès-verbaux de la journée, l'ambiance est tendue. Beaucoup ne «sentent pas l'affaire».

«Vous savez ce que veut dire le mot "viol"?», relance le chef. Avec aplomb, la femme aux longs cheveux récite la définition, qu'on dirait apprise par coeur. «Avez-vous manifesté ce non-consentement?», poursuit l'enquêteur. «Non.» «Si vous déposez plainte, c'est pour aller jusqu'au procès et témoigner à la barre, c'est ce que vous voulez?», lui demande-t-il avec insistance. La réponse est sans équivoque: «On ne peut pas lui coller une amende monstrueuse?»

Des problèmes de couple requalifiés en viols

Près de 80% des saisines des groupes criminels de la 3e DPJ concernent des cas de viols. Mais dans six cas sur dix, les affaires s'apparentent plus à des problèmes de couple qu'à un véritable crime. Sur les conseils de certains avocats, l'accusation de viol est devenue un argument destiné à accélérer des procédures de divorce et de garde d'enfants, ou l'instrument de vengeances, de jalousies.

La veille, le groupe avait mis de côté ces dossiers pour résoudre une affaire de tentatives d'homicides entre deux bandes rivales du 13e. Après une interpellation matinale, Mounir se retrouve menotté dans un petit bureau de la crim. Il est 7h45. «Tu ne sais toujours pas pourquoi t'es là?», lui lance Patrice, qui enquête sur cette affaire depuis plus de six mois. «Non», lui rétorque le gardé à vue. Parfois sympa, d'autres fois plus autoritaire, le policier essaye tout pour faire parler le jeune homme. En vain.

Il vient pour se rendre après un coup de fil

Dans le bureau d'à côté, un mineur s'apprête à être entendu sur le même dossier. Il a passé la nuit dans une geôle de la 3e DPJ après s'être livré la veille. Son beau-frère avait appelé dans l'après-midi, un peu paniqué, pour demander où «le petit» devait se présenter, parce qu'«il savait qu'il était recherché». «Ça arrive beaucoup plus qu'on ne le croit, ce genre de coup de fil», précise Patrice.

Il est presque 8h30. Sébastien et Bertrand se plongent dans une autre tentative d'homicide, survenue après une soirée un peu trop arrosée. Malgré les planques organisées pour le coincer, le suspect semble s'être évaporé. Une commission rogatoire sera demandée pour mettre tous les protagonistes sur écoute.

Elle veut une procédure, mais sans porter plainte

Pendant ces trois jours, la DPJ aura été saisie de trois affaires de viol. Dont celle de Brigitte, qui, n'ayant pas trouvé de solution à l'amiable, a finalement décidé d'entamer une procédure. Dans un bureau proche, son amant est en garde à vue. Masque sur le visage, Anne-Marie, une policière, prélève son ADN. Les échantillons seront envoyés au laboratoire pour être comparés et enregistrés dans le fichier national. Vers 20 h, l'audition de Brigitte touche à sa fin. A la question «Portez-vous plainte?», sans hésitation, elle répondra «non».

* Les prénoms ont été changés.

écoutes
Des réquisistions judiciaires sont envoyées aux opérateurs téléphonique tous les jours. Cela a un coût pour le ministère de la Justice. Une identification de numéro avoisine les 10 euros, et un «bornage» (localisation) se facture 100 euros. Les opérateurs ont tous des «cellules de réquisistion judiciaires». La 3e DPJ est équipée d'ordinateurs portables pour entendre les conversations des suspects depuis n'importe quel bureau.