Photos interdites dans une boîte de nuit de Paris, la capitale se met-elle à l’heure berlinoise?

NO CLIC CLAC Le 824 heures, club situé dans le XIe arrondissement a ouvert il y a quelques mois. Mot d’ordre : photos interdites. Mais les Parisiens sont-ils prêts à lâcher leur smartphone pour vivre la fête ?…

Romain Lescurieux

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Photo prise avec un autocollant sur l'objectif
Photo prise avec un autocollant sur l'objectif — R.LESCURIEUX
  • Ce club éphémère du XIe arrondissement a ouvert le 5 octobre et fermera ses portes le 29 avril 2018.
  • Les photos à l’intérieur sont interdites.
  • Ce concept de « no photos » dans les soirées vient tout droit de Berlin.

Ce qu’il se passe à l’intérieur… reste à l’intérieur. Situé dans le XIe arrondissement, rue Oberkampf, le 824 heures agite depuis quelques mois le monde de la nuit parisienne. Ce club éphémère qui a ouvert le 5 octobre dernier, fermera ses portes le 29 avril 2018. 824 heures plus tard, donc. Une sorte de parenthèse enchantée et hipster, « un laboratoire opaque », selon ses fondateurs, dans lequel la programmation des artistes n’est pas communiquée à l’avance et les photos à l’intérieur, totalement prohibées.

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A l’instar de nombreux clubs berlinois, comme le Berghain, le Wilde Renate ou encore le Kater Blau, le 824 heures – qui vibre quatre nuits par semaine de 22h à 6h sur des sons technos – oblige chaque client à coller un petit sticker sur l’objectif de son smartphone. Et ce, dès l’entrée de cette bulle plongée alors dans un black out. Réelle promotion de la liberté ? Politique anti réseaux sociaux ? Ou pure stratégie marketing ?

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« Se foutre à poil sans que son patron soit au courant »

« L’idée est venue en essayant de voir comment nous pouvions monter le bar le plus libre possible », annonce à 20 Minutes, Aurélien, porte-parole de l’agence Bonjour/Bonsoir, qui est derrière le 824 heures mais aussi le Badaboum et le Panic Room, toujours dans le XIe. « En fait, nous nous sommes rendu compte que cette liberté, consommée la nuit, était freinée par la représentation que nous avions de nous-mêmes, notamment via des réseaux sociaux branchés en permanence », ajoute-t-il.

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Face à ce constat et pour étoffer leur projet, les membres de Bonjour/Bonsoir décident de s’envoler pour l’Allemagne à la rencontre des têtes pensantes du sanctuaire de la fête techno : Le Berghain. Et reviennent avec le concept de « no photos » – chère au club berlinois – et sa fameuse gommette occultant la caméra du téléphone. « C’était une réponse évidente. Nous ne faisons pas ça pour interdire les photos mais pour obliger les gens à retrouver leur liberté », martèle Aurélien.

Au 824 heures, tout serait donc possible, sans regards, jugements, ni objectifs braqués sur soi. Le but : la déconnexion totale. Le droit à l’oubli. S’amuser sans se regarder. « Avant les gens faisaient la fête pour oublier leur semaine alors qu’aujourd’hui, ils font la fête dans la même représentation que le reste du temps. Avec cette même peur de se montrer et de se lâcher », rembobine Aurélien.

Une rave party en Californie, en 1992, au moment du second «Summer of Love»
Une rave party en Californie, en 1992, au moment du second «Summer of Love» - GROP/SIPA

Selon lui, « au 824 heures, on peut s’embrasser, être bourrés ou se foutre à poil, sans que son patron ou ses collègues soient au courant le lendemain », ajoute le porte-parole, en se réjouissant de son concept de club « secret », à l’heure d’une communication très maîtrisée autour de la nuit parisienne. « Tout le monde sait que le 824 heures existe mais personne ne sait ce qu’il s’y passe ». Vraiment ?

Anti-Instagram ?

Fête clandestine ou autorisée, spontanée ou improvisée, silencieuse, en plein jour ou 24h/24, dans des endroits secrets, éphémères ou connus à la dernière minute, en plein Paris ou en banlieue… Depuis quelques années, la fête dans la capitale a muté au rythme d’un certain mimétisme berlinois. Les friches sont prises d’assaut et des biergarten fleurissent à chaque coin de béton délaissé. Souvent, la même tactique se met en place : peu de communication « officielle », un bouche-à-oreille important, une file d’attente à rallonge et des réseaux sociaux inondés de l’endroit en question, grâce à des drogués d’Instagram mutés en RP.

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De nombreux nouveaux lieux « sont organisés visuellement pour être instagramables et générer de la visibilité » et à l’arrivée, « tout le monde a géré sa réputation en participant à l’événement », expliquait récemment à 20 Minutes, Corine Rénié-Péretié, alors directrice associée de l’agence de communication Wellcom, en charge de l’expertise Consumer/Lifestyle. « On ne se cache pas de communiquer mais on ne veut surtout pas de ça. On joue plus sur des détails et un certain way of life », se défend Aurélien. Pourtant, de nombreux clichés de l’endroit circulent déjà sur Instagram avec le simple mot clé : 824 heures. Comment d’autres organisateurs de soirées gèrent les clichés ?

Des clichés du 824 heures
Des clichés du 824 heures - Capture d'écran Instagram

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« C’est gadget »

Depuis son arrivée dans la capitale, la Concrete tente aussi de contrôler les photos, mais sans imposer le sticker, « trop Berghain pour Paris », indique à 20 Minutes, Brice Coudert, directeur artistique et programmateur de Surprize (Concrete, Weather Festival). « Nous avons un photographe et nous contrôlons les photos. Nous sommes plutôt souples mais il ne faut pas que ça gène la prestation de l’artiste », note-on chez Concrete. « Se retrouver avec une rangée de dix personnes brandissant leur portable à 50 cm du nez du Dj, c’est un “tue-la-fête” pour l’artiste, mais aussi pour les gens qui dansent juste derrière. On a d’ailleurs un panneau qui dit “Djs hate smartphone paparazzis” accroché à la cabine », rappelle Brice Coudert.

Selon lui, « l’évasion à travers la musique et la danse n’est possible que si l’on arrive à se “déconnecter” un minimum du monde réel, et à se concentrer sur le moment présent. Les photos et vidéos cassent ce côté spontané de la fête, et obligent un peu à “revenir sur terre” ». Pour Fabrice Desprez, attaché de presse chez Phunkster et ancien organisateur de soirées, le sticker est surtout devenu « gadget » dans les soirées technos.

Des personnes participent dans la nuit du 16 au 17 novembre 2002 à une rave-party organisée dans un squat à Paris
Des personnes participent dans la nuit du 16 au 17 novembre 2002 à une rave-party organisée dans un squat à Paris - JEAN AYISSI

« Cette règle du “no photos” issue de l’underground est devenue tacite. Les gens l’ont intégrée et sont moins hystériques avec les selfies et les photos, qu’il y a une petite dizaine d’années. On est là pour s’amuser, la mitraille c’est terminé ». Out donc Instagram, Snapachat, Facebook et Twitter le temps d’une soirée ?

Les Parisiens prêts à jouer le jeu ?

Dans un article intitulé « Le Berghain à Berlin et l'éthique du “no photos”», Vincent Glad, journaliste basé à Berlin, raconte « une scène de la vie parisienne », lors d’une soirée aux abords d’un bar, secouée par une violente averse, où « trois jeunes filles se mirent à danser seins nus sous la pluie ». « Le spectacle fut immédiatement immortalisé par une forêt de smartphones. Et un immense malaise me saisit », note-t-il.

« Je compris à ce moment-là toute l’intransigeance des videurs berlinois. Au Berghain et plus largement à Berlin, cette scène n’en serait pas une. Trois filles dansant seins nus, c’est tout ce qu’il y a de plus banal. Et personne n’oserait y arrêter son regard, et encore moins prendre une photo », analyse-t-il avant de poursuivre : « Le Berghain est ce qu’il est justement parce que personne ne semble se soucier de ce qu’il s’y passe. Le Berghain est un spectacle parce que personne ne s’y rend comme à un spectacle. » Mais davantage pour la musique, dans le respect du public et des artistes.

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Dans ce sens, Aurélien est catégorique et fait confiance aux Parisiens. « A l’entrée du 824 heures, les gens sont obligés de présenter leur portable. Ceux qui ne veulent pas jouer le jeu ne rentrent pas. Pareil, à l’intérieur. On demandera aux gens de sortir s’ils ne respectent pas la règle. » Mais selon lui, « même si on les bouscule un peu », les Parisiens « sont prêts » pour l’expérience.