#20MINUIT. La nouvelle loi baisse le volume de 3 décibels, un véritable casse-tête pour les concerts et festivals

MUSIQUE Trois décibels en moins, c’est mieux pour les oreilles mais techniquement, le texte est complexe à mettre en œuvre et à respecter pour les salles de concert et les festivals…

Marie-Laetitia Sibille

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Festivals, salles de concert et discothèques devront baissent le son de 105 à 102 décibels.
Festivals, salles de concert et discothèques devront baissent le son de 105 à 102 décibels. — SYSPEO/SIPA
  • Une nouvelle législation impose 102 décibels au lieu de 105 dans les lieux diffusant du son amplifié.
  • Baisser de trois décibels, mesure logarithmique (et non linéaire), c’est diviser par deux le niveau sonore.
  • Pour les ORL, ça va dans le bon sens mais reste incomplet pour une vraie prévention. Pour les pros du son, c’est délicat à mettre en place.

20 Minutes est partenaire de la Conférence nationale de la vie nocturne qui se tient à Paris, jeudi et vendredi. A cette occasion, nous avons décidé de nous intéresser aux activités, pratiques, modes de consommation, etc. liés à la nuit.

Ça a l’air simple, sur le papier… Mais loin de se régler comme du papier à musique. Après la nouvelle réglementation du 7 août 2017 pour que les festivals, salles de concert et discothèques baissent le volume de 105 à 102 décibels – dits dB (A) –, il ne suffira pas de tourner un bouton. La mesure s’effectue sur une moyenne calculée pendant 15 minutes. « Nous avons suivi l’élaboration de ce texte qui soulève des problématiques spécifiques et on s’arrache un peu les cheveux », reconnaît Angélique Duchemin, coordinatrice nationale d’Agi-Son, association qui fédère les professionnels des spectacles vivants et les informe.

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Reggae, electro et metal

Par exemple les basses fréquences – mesurées en dB (C) –, ces « ronronnements » présents dans les musiques comme le reggae ou l’électro, seront désormais limitées à 118 décibels sur 15 minutes : « C’est très complexe, si on les mesure en se déplaçant à chaque fois de quelques mètres dans la foule, le niveau sonore peut être différent. » A La Cigale, dans le 18e arrondissement, le directeur technique Gilles Lerisson a même réduit à 115 dB (C), « pour le voisinage » : « Nous avons commencé à nous équiper pour ces nouvelles normes depuis un an et demi, avec un système de multimicros. Un acousticien est venu mesurer toute la salle. » « Quand on reçoit des artistes américains qui jouent du metal, ça ne les concerne pas vraiment… », remarque de son côté Jean-Paul Roland, directeur des Eurockéennes et coprésident de la fédération internationale de festivals De Concert !

Pour les lieux de plus de 300 places, le règlement demande aussi l’enregistrement des niveaux pour le présenter en cas de contrôle. « Mais là où c’est plus délicat, c’est à La Boule noire, notre petite scène », souligne Gilles Lerisson.

Pour les salles comme les clubs de jazz ou les cafés-concerts, dans lesquelles le public est pratiquement sur scène avec les musiciens, la mesure soulève en effet quelques soucis techniques. Une batterie, c’est déjà 105 décibels, sans ampli. « Une trompette, on n’en parle même pas, renchérit Angélique Duchemin. Il va falloir que les musiciens s’emparent de ces questions. Mais c’est toute la chaîne des faiseurs de son qui doit être coresponsable. » Agi-Son met en place des groupes de travail pour aider les professionnels à appliquer la loi, en abordant par exemple cette problématique des salles de diffusion inférieures à 300 places. « Nous souhaitons être positifs et pas moralisateurs. » Mais l’amende est tout de même fixée à 1.500 euros (le double en cas de récidive).

Un marteau-piqueur, à partir de 100 décibels

De l’avis des médecins, cette nouvelle réglementation n’est pas négligeable. Car le décibel est une unité de son logarithmique (et non linéaire), dont la valeur double tous les trois décibels. Passer de 105 à 102, c’est donc diviser par deux. Selon le docteur Joël Waterkeyn, spécialiste ORL dans le 1er arrondissement, « c’est quand même significatif et ça va dans le bon sens. » Un avis tout de suite nuancé par le médecin, car « 102 décibels, sur plusieurs heures, ça peut entraîner des lésions et générer des acouphènes, parfois à vie… Mais là dessus, nous ne sommes pas égaux. »

Dans les petites salles comme les clubs de jazz, la législation soulève des problématiques techniques.
Dans les petites salles comme les clubs de jazz, la législation soulève des problématiques techniques. - FERNAND FOURCADE/SIPA

Si la musique est un plaisir pour les sens, elle l’est en revanche moins pour l’oreille en tant qu’organe, et les comparaisons sont parfois surprenantes : « Le bruit devient douloureux à partir de 100 décibels, par exemple un marteau-piqueur ou un baladeur réglé au maximum. Au-delà, l’exposition ne doit pas durer plus de 5 minutes. C’est problématique pour le personnel des salles de concerts », explique la docteure Pascale Henrion, spécialiste des problèmes de surdité dans le 2e arrondissement. « Les festivals représentent les gros de l’affaire, mais on est confrontés à des bruits tout aussi forts dans notre quotidien », renchérit Jean-Paul Roland, des Eurockéennes.

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La sensation des vibrations

Les spécialistes s’accordent à dire que le seuil de danger est à 85 décibels. La médecine du travail ne préconise pas plus de 80 décibels, 8 heures par jour, à un mètre de distance. Pour que la nouvelle législation soit vraiment favorable à l’audition du public, il faudrait prendre en compte trois paramètres : la distance, la durée et l’intensité. Sinon, le risque pour l’oreille existe bel et bien et n’est pas forcément détectable. « Les jeunes ne s’en rendent pas compte tout de suite car ils entendent bien les voix. Mais quand certains veulent par exemple intégrer des écoles militaires ou d’orthophonie, ils ne peuvent pas car leur audition n’est pas assez bonne. Quant aux rockeurs, hélas en vieillissant, ils sont souvent sourds ! », remarque Pascale Henrion.

Le décret prévoit aussi une mise à disposition gratuite des protections auditives au public, un point intéressant selon le docteur Joël Waterkeyn : « Le son, c’est aussi une sensation physique. Certains aiment les vibrations procurées par la musique au niveau du cœur et des poumons, ils sont accros. Pour garder ce plaisir, les protections auditives sont une bonne solution. Quoi qu’il en soit, il faudra que le bon sens des établissements prime… » Ces bouchons d’oreille, qui atténuent le son de 20 décibels, ne doivent pas être enlevés de façon abrupte sous peine d’agresser l’organisme.

Tendre l’oreille

Du côté des festivals en plein air, on a pris les devants sans ciller, mais avec beaucoup de réserve : « L’intensité du son est diminuée par deux. On a testé : pour un spectateur éloigné de la scène, si le voisin lui parle, il doit tendre l’oreille pour écouter la musique… », observe Jean-Paul Roland. Tendre l’oreille, le comble pour un festival… Au niveau technique, c’est rapidement compliqué à mesurer, selon l’absorption du son par la foule, les effets climatiques dus à une plaine venteuse, etc.

Le coût n’est pas non plus négligeable. Si les Eurockéennes ou La Cigale ont un matériel de pointe pour répartir le son, tous ne pourront pas investir 70.000 ou 80.000 euros, selon Christophe Dupin, designer sonore, qui souligne que « cette loi a quand même du sens, même si le domaine acoustique, ce n’est pas simple. Il faut prendre en compte l’environnement, le niveau sonore et la qualité de la musique à la fois. Et puis, souvent le public en redemande. » « On va en arriver à des batailles techniques. A terme, on ne coupera pas à un nouveau réajustement », estime Jean-Paul Roland, qui craint aussi une « judiciarisation » du public accusant un festival dès le moindre problème d’audition.

Enfin, la nouvelle législation impose des zones de repos auditif, et une limitation spécifique du volume pour le jeune public jusqu’à 6 ans. Les pros ont encore jusqu’au 1er octobre 2018 pour appliquer le décret et résoudre le casse-tête.