Plongée dans les faits divers parisiens: L'affaire Landru, l'un des premiers tueurs en série français

RECIT Le 7 novembre 1921 s’ouvre à Versailles le procès de l’énigmatique Landru, accusé du meurtre de dix femmes à qui il avait promis le mariage. Le grand spectacle commence…

Marie-Laetitia Sibille

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Landru est guillotiné à l'entrée de la prison de Versailles à l'aube du 25 février 1922.
Landru est guillotiné à l'entrée de la prison de Versailles à l'aube du 25 février 1922. — PMG/SIPA
  • Le procès de Landru, le « Barbe-Bleue de Gambais », s’ouvre en 1921 devant la cour d’assises de Seine-et-Oise.
  • Il est accusé d’avoir assassiné onze personnes, crimes qu’il ne reconnaîtra jamais.
  • Le spectacle et la personnalité du tueur en série passionnent le Tout-Paris de l’époque.

Tout l’été, « 20 Minutes » revient sur les grands faits divers qui ont marqué Paris en partenariat avec Retronews, le site de presse de la Bibliothèque nationale de France. Aujourd’hui, le procès de l’un des premiers grands tueurs en série français, Landru, en 1921.

« Voici que toute la salle est debout : les gendarmes introduisent Landru. L’accusé est correctement vêtu d’un complet gris. Le front est chauve, la barbe rousse et très longue. Les yeux très enfoncés dans l’orbite, sont brillants et narquois […]. La salle éclate de rire au passage de l’acte d’accusation disant que Landru fut en relations avec 283 femmes. » L’Ouest-Eclair du 8 novembre 1921 raconte ainsi l’ouverture du procès d’Henri Désiré Landru, qui a eu lieu la veille au tribunal de Versailles, et l’apparition théâtrale de l’accusé.

Têtes, pieds et mains incinérés

Si les spectateurs rient – car le procès est bien un véritable spectacle –, l’homme devant eux n’a pas seulement tenté d’escroquer 283 femmes à la suite d’annonces matrimoniales passées dans les journaux : il en a surtout tué dix de 1915 à 1919 (plus le fils de l’une d’entre elles), après leur avoir promis le mariage et fait main basse sur leurs possessions : meubles, comptes bancaires, etc. Les corps n’ont jamais été retrouvés, mais les victimes étaient vraisemblablement découpées, le tronc, les jambes et les bras enterrés tandis que les têtes, mains et pieds étaient incinérés dans la cuisinière de la villa louée par Landru à Gambais (Yvelines).

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Comment ce Parisien né en 1869 dans le 19e arrondissement, d’un père chauffeur dans une fonderie et d’une mère blanchisseuse, qui a eu une enfance heureuse, est-il devenu l’un des plus grands tueurs en série de l’histoire, surnommé « le Barbe-Bleue de Gambais » ? « Les parents de Landru l’élevèrent très dignement. Il fut enfant de chœur et même sous-diacre. “Par intérim”, observe Landru avec un geste de modestie », rapporte Le Journal du 9 novembre 1921.

A l’exemple de cette dernière réplique, le criminel ne manquera pas d’aplomb durant son procès pour nier – jusqu’au bout – les faits reprochés et faire preuve d’une étonnante repartie, malgré les éléments accablants des perquisitions menées à son domicile au 22, rue de Châteaudun (9e arrondissement) : un petit carnet sur lequel sont inscrits onze noms, des billets de train aller-retour pour lui, aller simple pour ses fiancées, sa comptabilité qui révèle l’achat de plusieurs scies et de beaucoup de charbon… Seule la disparition des cadavres joue en sa faveur.

« Moi ? J’ai fait disparaître quelqu’un ? »

Le procès attire le Tout-Paris (comme Mistinguett, Raimu ou Colette) et la couverture médiatique est exceptionnelle pour l’époque. Le public est charmé par les réponses provocatrices de Landru. « Moi ? J’ai fait disparaître quelqu’un ? Eh bien, ça alors ! Si vous croyez ce que racontent les journaux ! »

Mais cela n’est pas du goût de tous : « Quant à son humour, tant célébré, il est en général d’assez macabre qualité », s’indigne le journaliste du Petit Parisien dans l’édition du 9 novembre 1921. « Parlant du fameux carnet aux adresses, il dit : “La police aurait-elle préféré trouver, sur la première page, une déclaration ainsi conçue : Le soussigné Landru reconnaît avoir assassiné les dix femmes dont les noms suivent ? Celles que vous appelez mes fiancées savaient ce qu’elles faisaient, d’autant qu’elles étaient toutes… – il s’arrête, hoche gravement la tête et laisse tomber le dernier mot… – majeures.” »

Landru va jusqu’à opposer un « droit au respect à la vie privée » quand le président de la cour lui demande où sont passées ces femmes.

Durant son procès, Landru niera toujours les faits et son sens de la repartie sera à toute épreuve
Durant son procès, Landru niera toujours les faits et son sens de la repartie sera à toute épreuve - PMG/SIPA

Qualifié de « normal » par les psychiatres

C’est après la naissance de ses quatre enfants et des difficultés financières que Landru a cherché à faire fortune rapidement, par le biais de petites escroqueries. Il ne s’arrêtera plus ensuite, collectionnant les condamnations. Après avoir tenté de se pendre en prison en 1905, il sort grâce aux expertises de médecins psychiatres qui le disent dans « un état mental maladif qui, sans être de la folie, n’est plus du moins l’état normal ». Un diagnostic confirmé par les experts durant le procès.

Et pourtant, « sans aucun doute il est fou, donc sa responsabilité peut être considérée comme altérée. C’était une psychose, probablement schizophrénique, il avait la certitude “délirante” d’être dans son droit puisque tout le monde était en train de tuer : c’était la guerre », explique Francesca Biagi-Chai, psychiatre et psychanalyste, auteure du Cas Landru à la lumière de la psychanalyse. « Il ne peut rien reconnaître car cela faisait partie de ses moyens de subsistance, donc il n’a pas tué, il s’est servi et elles ont disparu, c’était un travail délirant qui lui rapportait de quoi nourrir sa famille. »

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Et, poursuivant au sujet de la folie : « Aujourd’hui, on fait croire que c’est un alibi pour ne pas aller en prison et on nie la folie, souligne Francesca Biagi-Chai. On se prive ainsi d’un savoir qui serait très important dans la prévention, c’est-à-dire les signes avant-coureurs. » La tentative de suicide de Landru était déjà en cela un « décrochage » qui, s’il avait été décelé, aurait peut-être changé l’histoire, tout comme ses premières escroqueries avant de devenir un tueur : « Dans son cas, il n’aurait pas été impensable qu’il soit mis en prison, avec un suivi. Car il n’a jamais été entendu sur un plan psychanalytique. En tout cas, cela milite contre la peine de mort », conclut l’experte.

« Encore merci… Pensez à moi ! »

Le 30 novembre 1921, Henri Désiré Landru est reconnu coupable et condamné à la guillotine. Le Petit Parisien narre le dernier jour du procès : « Le record de la veille est battu, record de l’entassement et de la curiosité : c’est une cohue indescriptible. On se bat pour avoir des chaises ; deux dames se giflent […]. A midi 45, Landru fait son entrée, au milieu d’une curiosité presque inconvenante. Chaque spectateur est debout, veut voir l’accusé, – qui se montre très flatté d’un tel empressement. »

Landru est guillotiné à l’entrée de la prison de Versailles à l’aube du 25 février 1922. Les chroniqueurs du Petit Journal du 26 février 1922 assistent à la scène et rapportent les derniers mots de Landru à son avocat : « “Maître, lui dit-il, avec cette voix grave qu’il sait vouloir mélodieuse, je suis fier de voir que jusqu’à la dernière minute vous, sinon les autres, n’avez jamais douté de mon innocence. Si vous efforts sont restés vains, croyez bien que je n’en apprécie pas moins le mérite et que du fond du cœur je vous remercie.” [Avant l’exécution], Me Moro-Giafferi se trouve à son passage ; Landru l’a aperçu. D’une voix imperceptible il lui dit : “Encore merci… pensez à moi !” »

Henri Désiré Landru emporte son secret avec lui.