#20MINUIT. Paris: «Quand la nuit meurt en silence»… L’effet électrochoc d’une pétition

PRISE DE CONSCIENCE A l’occasion de la Conférence nationale de la vie nocturne qui se déroule les 14 et 15 septembre, « 20 Minutes » vous propose un voyage dans le temps. Quand Paris n’était pas une fête…

Romain Lescurieux

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La Fête de l'Huma en 2015
La Fête de l'Huma en 2015 — SIPA PRESS
  • Comment une pétition écrite sur un coup de tête a reboosté les nuits parisiennes.
  • La prise de conscience s'est accompagnée de l’arrivée d’une nouvelle génération d’organisateurs de soirée, d’artistes, de collectifs.

«20 Minutes» est partenaire de la Conférence nationale de la vie nocturne qui se tient à Paris, jeudi et vendredi. A cette occasion, nous avons décidé de nous intéresser aux activités, pratiques, modes de consommation, etc. liés à la nuit.

Paris, octobre 2009. La célèbre boîte de nuit La Loco (18e) – tombée en cessation de paiements – s’apprête à fermer ses portes. Ailleurs, les soirées se font de plus en plus rares et la récente loi anti-tabac propulse les clients de bars sur les trottoirs. Les voisins sortent de leurs gonds, la police verbalise.

La Loco (18e) en 2005
La Loco (18e) en 2005 - SIPA PRESS

Peu à peu, l’envie de danser dans la capitale est plus que jamais réduite en poussière. Paris dort profondément, sans un bruit. Dès qu’ils le peuvent, ses habitants en mal de teufs s’envolent à Berlin, Barcelone ou Londres pour vivre la nuit. Dans son coin, un disquaire du 4e arrondissement, décide de sortir, lui, du silence.

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Le « bureau des pleurs »

« Ma boutique était devenue un bureau des pleurs. On me parlait de soirées annulées, de plans foireux, de problèmes de voisinage, de bars qui arrêtaient la musique etc. C’était récurrent mais je pensais que ça ne sortait pas de notre microcosme », explique aujourd’hui Eric Labbé. Un soir, ce dernier - alors à la tête de My Electro Kitchen - doit jouer à une soirée, qui s’avère être annulée à la dernière minute.

« Au petit matin, je pète un plomb et j’écris la pétition », dit-il. Le titre : « Paris : Quand la nuit meurt en silence ». Avec Technopol (l’association au service de l’électro qui organise la Techno Parade et les Rendez-Vous Electroniques) et Plaqué Or (promotion d’artistes et organisateur de soirées), ils s’organisent. Chacun balance cette missive à ses contacts.

Le bar La Perle dans le Marais
Le bar La Perle dans le Marais - SIPA PRESS

« Nous, artistes, exploitants de lieux de diffusion, acteurs des musiques actuelles et professionnels de la nuit à Paris, souhaitons alerter l’opinion publique et les décideurs politiques sur les graves conséquences des pressions que nous subissons actuellement dans la gestion des problèmes de voisinage et de nuisances. La loi du silence généralisée qui s’abat sur nos événements et nos lieux de vie est en passe de reléguer la Ville Lumière au rang de capitale européenne du sommeil », introduit cette lettre ouverte qui note également : « Les fermetures administratives [provisoires ou définitives] et les pertes de licence ou d’autorisation de nuit [au-delà de 2h] se comptent par centaines chaque année sans parler des amendes parfois très lourdes ». L’alerte est lancée, la lettre devient virale.

La Nuit Blanche en 2012
La Nuit Blanche en 2012 - SIPA PRESS

« Un cri du cœur »

En quelque temps, la pétition récolte 12.000 signatures. « C’était un cri du cœur. L’idée était de dire : A force de contraindre et de rajouter des réglementations les unes par-dessus les autres et de ne pas reconnaître le rôle important et fondamental de la nuit dans la vivacité d’une ville, via la création, la culture, le lien social, on finit par l’écraser sans s’en apercevoir », rembobine Eric Labbé, qui ne pensait pas que « ça allait autant prendre ».

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« Je me doutais que les Dj et organisateurs de soirée, les artistes allait la signer. Mais en fait le public s’en est emparé. Et ça a explosé au-delà de notre milieu », expose-t-il. Car huit ans, plus tard, la tendance s’est complètement inversée. Fête clandestine ou autorisée, spontanée ou improvisée, silencieuse ou en plein jour, dans des endroits secrets, éphémères ou connus à la dernière minute, Paris vit. Et au-delà même du périphérique

Deportivo en 2005 à Denfert
Deportivo en 2005 à Denfert - SIPA PRESS

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Après la pétition, il y a en effet eu une prise de conscience générale, en parallèle de l’arrivée d’une nouvelle génération d’organisateurs de soirée, d’artistes, de collectifs « qui ont commencé à faire la fête dans des endroits où on ne la faisait pas avant » : dans des friches et en banlieue. « Ce qui a redonné une excitation proche de celle à l’époque des raves impactant toute la nuit » et rendant à Paris ses lettres de noblesse.

Des personnes participent dans la nuit du 16 au 17 novembre 2002 à une rave-party organisée dans un squat à Paris
Des personnes participent dans la nuit du 16 au 17 novembre 2002 à une rave-party organisée dans un squat à Paris - JEAN AYISSI

« Il y a ici une richesse de l’offre avec un public qui a hyper envie »

« On ne va pas pleurer sur Berlin, qui va globalement bien, mais ils n’ont pas la vivacité qu’à Paris aujourd’hui, en termes de line-up par exemple. La programmation d’un week-end à Paris est aujourd’hui plus impressionnante qu’à Berlin. Il y a ici une richesse de l’offre avec un public qui a hyper envie, notamment chez les 20-25 ans. « Le message est passé » même chez les jeunes européens. Car la nuit est devenue un « objet politique ».

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« Avant c’était un objet qu’on réglementait et qu’on fliquait maintenant on discute et certains ont compris les enjeux. Maintenant, il n’y a plus une élection sans que l’on parle de ce sujet. Ils ont compris que ça servait à quelque chose. Il y a vraiment un soutien de la ville et ils ont compris qu’ils pouvaient s’en servir. Ce sont des enjeux énormes ». Avec ses 800 établissements ayant une autorisation de nuit et ses 4.000 terrasses ouvertes le soir, et après les attaques subies en 2015, la nuit parisienne brille, sous l’étendard « Paris est une fête ». La mairie qui avait engagé 12 millions d’euros pour « mener une politique ambitieuse de la nuit ». Mais tout est-il si parfait ?

Des DJ font danser des milliers de jeunes durant la 17e édition de la Techno Parade dans les rues de Paris, le 19 septembre 2015
Des DJ font danser des milliers de jeunes durant la 17e édition de la Techno Parade dans les rues de Paris, le 19 septembre 2015 - Thomas Samson AFP

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Comment tenir la longueur ?

« Du côté des bars, la situation reste encore tendue. On est toujours dans une ville ancienne, avec des rues étroites, et donc il y a des problèmes avec le voisinage, malheureusement », tempère Eric Labbé. Selon lui, la réglementation des horaires doit désormais évoluer. « On est très contraints. Beaucoup plus que dans d’autres villes d’Europe », poursuit-il. Actuellement, un bar « normal » ferme ses portes à 2 heures du matin, 5 heures du matin pour les établissements avec une autorisation de nuit, et 7 heures pour un club.

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Illustration: Une terrasse de bar à Paris.
Illustration: Une terrasse de bar à Paris. - Mehdi Fedouach AFP

« Je vois plus trop l’intérêt. Par exemple dans une rue où il y a des problèmes, type Jean-Pierre Timbaud (11e), au lieu d’avoir 20 bars qui ferment en même temps à 2h du matin, pourquoi ne pas en fermer à 1h, un autre à 2h, un autre à 3h, 4h, 5h, 6h etc.. ? », questionne Eric Labbé. Selon lui, « il faut des horaires plus variés, plus libres ». Ainsi, « on aurait moins de gens qui se précipiteraient dans la rue au même moment, au même endroit, en faisant un bordel monstre ».