Le centre, ouvert il y a six mois, a déjà accueilli plus de 1600 personnes.
Le centre, ouvert il y a six mois, a déjà accueilli plus de 1600 personnes. — JBOSSART

REPORTAGE

Hassan, résident du centre d'hébergement d'urgence d'Ivry, veut «terminer ses jours dans un pays en paix»

« 20 Minutes » s’est rendu à Ivry-sur-Seine, où a ouvert il y a six mois un centre d’hébergement d’urgence des migrants les plus vulnérables…

  • Trois semaines après l’évacuation de 2.770 migrants du quartier de la Chapelle, les camps de fortune se sont reformés.
  • La plupart des migrants viennent du Soudan, d’Erythrée ou d’Afghanistan.
  • Certains, parmi les plus vulnérables (femmes isolées ou familles), sont réorientés vers le centre d’hébergement d’urgence d’Ivry-sur-Seine.

« Au début, il y en a eu des pétitions. Un accueil pour les migrants, c’est comme les déchetteries, il en faut, mais personne n’en veut à côté de chez soi. » Le moins que l’on puisse dire, c’est que la serveuse de L’Univers, le café situé juste en face du centre d’hébergement d’urgence (CHU) d’Ivry-sur-Seine (Val-de-Marne), ne pratique pas la langue de bois. « Mais bon, aujourd’hui, il n’y a vraiment rien à redire, reprend l’employée de l’établissement intronisé “chef-lieu des amis de la cacahuète et de l’olive”. Les migrants, on ne les voit jamais. Ils sont dans leur truc. Ah si, la dernière fois, il y en a qui sont passés demander des glaçons. Ils étaient polis. »

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Mais ce n’est pas le cas partout à Paris. Le problème aujourd’hui, c’est que le centre humanitaire dédié à l’accueil des primo-arrivants, porte de la Chapelle à Paris (18e), est saturé. Et ce faute d’une bonne fluidité des arrivées et des redirections vers des centres d’accueil et d’orientation (CAO) ou des centres d’accueil pour demandeurs d’asile (Cada). Fin juin, la maire de la capitale avait d’ailleurs réclamé  la création de nouvelles places d’hébergement « sur toute la France ». L’exemple du CHU d’Ivry, modèle en matière d’accueil temporaire des migrants, incitera-t-il d’autres municipalités à lui emboîter le pas ?

Le CHU d'Ivry a été pensé pour ne pas ressembler à un camp de migrants.
Le CHU d'Ivry a été pensé pour ne pas ressembler à un camp de migrants. - JBOSSART

Comme le concédait la serveuse de L’Univers, les résidents du site ivryen, on ne les voit pas beaucoup. Le centre, grillagé, se situe en retrait de l’avenue Jean-Jaurès, en lieu et place de l’ex-usine de traitement des eaux de Paris. « Tout a été fait pour qu’il ne ressemble pas à un camp », indique Leila Bouzidi, la directrice du CHU géré par Emmaüs Solidarité. L’architecte, Valentine Guichardaz-Versini, l’a effectivement conçu comme un petit village : sur la place centrale, qui dessert six îlots de bâtisses d’un étage en bois brut, siègent huit yourtes qui, lorsqu’elles ne font pas office de réfectoire, servent de salle d’activités. Les sanitaires et salles de bains sont repérables à la couleur turquoise de leurs façades. Ici et là, quelques mobiliers taillés dans des chutes de bois séché comme seule la mer en rejette.

Trois repas par jour sont servis aux résidents dans les yourtes.
Trois repas par jour sont servis aux résidents dans les yourtes. - JBOSSART

 

Depuis son ouverture il y a six mois, le centre a déjà accueilli (au 21 juillet) 1670 personnes en situation de grande vulnérabilité : des femmes isolées, des familles et des couples, mais aussi des roms. Financé par l’Etat et la Ville de Paris à hauteur de 11,5 millions d’euros en investissement, pour un budget de fonctionnement de 7 millions, le CHU bénéficie, entre autres, du soutien appuyé de la mairie d’Ivry et de ses associations. « Cette ville avait pourtant déjà une problématique complexe à gérer [celle du plus grand bidonville de roms du Val-de-Marne] », tient à rappeler Leila Bouzidi. Bien qu’originaires de pays aussi différents que la Syrie, l’Afghanistan, la Géorgie ou encore l’Erythrée, les résidents partagent tous le même traumatisme de l’exil forcé. Parmi eux, Hassan Madil et son épouse Amira.

Grand matin ce vendredi-là, alors que le village sort doucement de sa torpeur nocturne, le couple adossé à une yourte profite d’un rayon de soleil. Après un bref rappel à l’ordre de cet homme qui veut emporter quelques pains et un thé dans sa chambre, Adel Assadi, 29 ans, l’ancien vendeur de Montparnasse reconverti en auxiliaire éducatif auprès d’Emmaüs Solidarité (lire en encadré), endosse le rôle de traducteur. « J’aime ces gens, j’aime les aider », tranche-t-il.

Adel Assadi, auxiliaire éducatif, et Hassan Madil, originaire du Darfour et arrivé au centre début juillet.
Adel Assadi, auxiliaire éducatif, et Hassan Madil, originaire du Darfour et arrivé au centre début juillet. - JBOSSART

Le sourire humble surmonté d’un regard las, Hassan raconte comment lui et sa femme ont quitté le Darfour, cette région de l’ouest du Soudan en proie à une guerre meurtrière. C’était le 1er décembre, il venait d’apprendre le décès de son père et ne saura jamais les circonstances exactes de sa mort. Il a donné à des passeurs l’équivalent en France de 2500 euros, une fortune pour ce mécanicien de formation, pour rejoindre la Libye, où lui et Amira ont vécu « quatre mois dans la forêt, comme des animaux ». Le 7 mai, depuis Tadjourah, le couple est parvenu à monter à bord de l’une de ces frêles embarcations qui traversent la Méditerranée.

S’il ne se souvient plus de l’endroit où ils ont accosté, il garde encore moins le souvenir du trajet en train effectué pour rallier Paris et sa « Bulle » (le centre de la porte de la Chapelle). Transféré dans un hôtel de Drancy (Seine-Saint-Denis), le couple a atterri à Ivry il y a quinze jours. « En France, vous êtes humains », répète à de maintes reprises le futur père qui, aujourd’hui, n’aspire qu’à une chose : « Terminer ses jours dans un pays en paix. » Un rêve que partagent Sadia et Nasterah, deux frêles Somaliennes qui sont devenues amies au centre. Et peu importe où elles seront réorientées.

Comme tous les autres résidents, les jeunes femmes ont été reçues dès leur arrivée par un travailleur social, qui veille à démêler les imbroglios administratifs dans lesquels les migrants sont englués. « Ils ont tous un parcours chaotique et ont pu laisser leurs empreintes dans différents pays, signale Olivier Assouan, éducateur spécialisé. Il faut vérifier qu’ils ne sont pas "dublinés"[selon le règlement de Dublin III, un seul Etat est responsable de l’examen d’une demande d’asile dans l’Union européenne]. » Et la procédure peut prendre du temps. Les journées peuvent ainsi sembler longues aux résidents.

La plupart en profitent pour passer un bilan infirmier. Ouvert du lundi au vendredi, le pôle santé ne désemplit pas. Il fonctionne grâce à des bénévoles (volontaires du service civique pour l’accueil, traducteurs, infirmiers, gynécologues…) ainsi qu’à des actions ponctuelles de partenaires d’Emmaüs (dépistage de la tuberculose, de l’hépatite, tests visuels…).

Certaines femmes arrivées seules au centre nouent des amitiés, comme ici Sadia et Nasterah.
Certaines femmes arrivées seules au centre nouent des amitiés, comme ici Sadia et Nasterah. - JBOSSART

Si les médecins de Gynécologie sans frontières sont particulièrement sollicités (le centre accueille actuellement 30 femmes enceintes), la puéricultrice Geneviève Barthélémy a elle aussi fort à faire. « Ces enfants ont tous les dents dans un état déplorable et sont survaccinés. » Ce qui l’inquiète le plus, toutefois, est leur santé psychologique. « Ils ont vécu des situations effroyables, mais, à mes yeux, la première cassure est que leurs parents ne leur ont jamais expliqué la raison pour laquelle ils ont quitté leur pays. »

Dernier jour d'école ouverte au centre d'hébergement d'urgence. Comme dans n'importe quel établissement, les cours reprendront le 4 septembre.
Dernier jour d'école ouverte au centre d'hébergement d'urgence. Comme dans n'importe quel établissement, les cours reprendront le 4 septembre. - JBOSSART

Ces enfants (au nombre de 70 au 21 juillet) ont le sourire facile, mais le regard farouche. Sur le pas-de-porte des chambres réservées aux familles, quelques jouets sont rangés. Mais ce qu’ils préfèrent, c’est aller à l’école. Il y a quinze jours, le centre a reçu une école en préfabriqué flambant neuve.

En ce dernier jour des classes, et alors que se prépare une petite fête l’après-midi même, les niveaux intermédiaires épellent le nom des pays d’où sont originaires les animaux qu’ils ont visités la veille à la Ménagerie, le zoo du jardin des plantes de Paris (13e). Les 13-18 peaufinent des panneaux récapitulant les activités auxquelles ils ont participé durant leur courte parenthèse au centre (deux mois en règle générale). « Ils ont soif de connaissance. Mais, s’ils apprennent très rapidement les bases du français, ils les oublient aussi très rapidement car, dans le centre, ils sont entre eux et perdent le contact avec la langue », constate Fanny Panhaleux, coordinatrice de l’Education nationale. D’ailleurs, certains font la moue, déçus d’apprendre que l’école est, déjà, finie. Cependant, comme dans n’importe quel établissement, « les cours reprendront le 4 septembre, sans que l’on sache encore si l’on suivra la semaine de quatre ou de cinq jours ».

Qui, parmi les jeunes gens rencontrés ce vendredi-là, seront encore à Ivry à la rentrée ?

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Emmaüs Solidarité emploie sur le site d’Ivry 85 professionnels : des éducateurs sociaux, qui accompagnent les migrants notamment dans leurs demandes de droit d’asile; des auxiliaires éducatifs, qui, jour et nuit, se relaient auprès des résidents pour répondre à leurs moindres questions et besoins, mais aussi gèrent les quelques rares conflits qui éclatent entre eux en raison, la plupart du temps, de différences culturelles; des animateurs socioculturels et un technicien sociofamilial, dont le rôle est d’aider les parents dans leur apprentissage de la parentalité. Toutes ces forces vives sont pourtant insuffisantes, surtout durant les congés scolaires. C’est pourquoi l’association lance un appel aux volontaires. Pour de plus amples renseignements, écrire à Camille, coordinatrice des bénévoles : clarrieu@emmaus.asso.fr