Antisémitisme ou démence, le mobile du meurtre de Sarah Halimi au coeur de l’enquête

JUSTICE Le musulman suspecté d’avoir défenestré sa voisine, juive orthodoxe, a été mis en examen pour homicide volontaire. L’avocat des enfants de la victime a une nouvelle fois déploré ce mardi que le caractère antisémite n’ait pas été retenu...

Caroline Politi

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La famille de Sarah Halimi, défenestrée le 4 avril dernier, regrette que le caractère antisémite du drame n'ait pas été retenu.
La famille de Sarah Halimi, défenestrée le 4 avril dernier, regrette que le caractère antisémite du drame n'ait pas été retenu. — Chiang Ying-ying/AP/SIPA
  • Dans la nuit du 3 au 4 avril, Sarah Halimi, juive orthodoxe était rouée de coups puis défenestrée
  • Son voisin, Kobili Traoré, jeune musulman de 27 ans, est le principal suspect
  • Kobili Traoré plaide la démence tandis que la famille de la victime assure qu'il s'agit d'un crime antisémite. 

D’une phrase, Emmanuel Macron a donné à une enquête ultra-sensible, un tournant politique. Dimanche, en marge des commémorations de la rafle du Vel d’Hiv’, le président de la République a appelé la justice à faire toute « la clarté sur la mort de Sarah Halimi ». Anodine en apparence, cette injonction est pourtant lourde de sous-entendus.

« On cherche à banaliser cette affaire »

Le 4 avril, cette sexagénaire, juive orthodoxe, était précipitée de son balcon, au 3e étage d’un HLM de Belleville, dans le 11e arrondissement de Paris, par son voisin. Pour sa famille, soutenue par une large partie de la communauté, pas de doute, le drame est avant tout lié aux origines religieuses de la victime. Pourtant, lundi dernier, le suspect, Kobili Traoré, un jeune musulman de 27 ans, a été mis en examen pour « homicide volontaire » sans que soit, à ce stade, retenu le caractère antisémite de son geste. Il est également poursuivi pour la « séquestration » d’une famille voisine.

« Depuis le début, on cherche à banaliser cette affaire, à en faire un simple fait divers », s’est insurgé ce mardi, lors d’une conférence de presse, l’avocat de trois des enfants de la victime, Me Jean-Alexandre Buchinger. Pour lui, pas de doute, l’affaire a, si ce n’est un caractère terroriste, à minima un fond d’antisémitisme. « Si Mme Halimi n’était pas juive, elle serait encore vivante », a-t-il asséné.

« Je l’ai tapée avec le téléphone »

Kobili Traoré ne le nie pas. Le jeune homme de 27 ans, né à Paris de parents maliens, a roué de coups puis tué Sarah Halimi, cette nuit du 3 au 4 avril. Entendu pour la première fois le 10 juillet dernier depuis la chambre d’un hôpital psychiatrique – son état de santé avait jusqu’à ce moment-là été jugé incompatible avec la moindre audition – il a d’emblée reconnu les faits. « Je l’ai tapée avec le téléphone. Ensuite avec mes poings. Ensuite, je ne sais pas ce qui m’a pris, je l’ai soulevée et jetée par la fenêtre », a-t-il déclaré au magistrat instructeur lors de cette audition à laquelle 20 Minutes a eu accès.

Des traces de sang de la victime ont été relevées sur le combiné et plusieurs voisins ont assisté à la scène depuis la fenêtre de leur appartement. Entre chaque salve de coups, le suspect hurlait « Sheitan », « Allahou Akbar » ou récitait des sourates du coran, selon les témoins auditionnés. Entendu sur ce point, il assure n’en garder aucun souvenir.

En revanche, il récuse fermement le caractère antisémite de son geste. Certes, le suspect savait à « sa façon de s’habiller, avec des habits traditionnels » ainsi qu’à la kippa que portaient ses enfants, que Sarah Halimi était de confession juive mais il assure que son geste n’avait rien d’antisémite. « Je n’ai jamais eu de problèmes avec des juifs auparavant », affirme-t-il au cours de son audition.

« Oppressé par une force extérieure »

Comment alors expliqué ce passage à l’acte d’une extrême violence ?Kobili Traoré évoque une crise de démence, « comme oppressé par une force extérieure, une force démoniaque ». Un état peut-être provoqué - ou tout du moins amplifié - par les nombreux joints fumés l’après-midi et la soirée précédant le drame. Selon son récit, il aurait ressenti les premiers signes de nervosité la veille. Pour tenter de le calmer, un ami l’emmène à la mosquée puis lui propose de regarder un film. Alors qu’il s’était assoupi chez ce dernier, il se réveille en sursaut, aux alentours de trois heures du matin. Au lieu de rentrer chez lui, il sonne chez des amis, la famille D. qui réside dans l’immeuble qui jouxte le sien.

Selon ces derniers, le suspect aurait alors tenu des propos incohérents tout en récitant des sourates du Coran. Kobili Traoré n’est pourtant pas connu dans le quartier pour son appétence religieuse. Son casier comporte plusieurs mentions, notamment pour vols, trafic de stupéfiants ou rébellion, mais il est inconnu des services de renseignement. Rien ne laisse entendre qu’il s’était radicalisé, ni en prison - il est sorti huit mois avant le drame - ni à l’extérieur. Lors de la perquisition, aucun élément en ce sens n’a d’ailleurs été retrouvé.

Inquiets par le comportement de Kobili Traoré, la famille D. s’enferme dans une des chambres, barricade la porte et appelle la police. Alors qu’une équipe est en route, le suspect escalade la balustrade et se retrouve dans son immeuble, un étage au-dessus de chez lui. « Saviez-vous chez qui vous alliez ? », l’interroge le juge d’instruction. « Je ne savais pas chez qui j’allais atterrir, c’est quand j’ai marché dans l’appartement. J’ai vu une Torah. J’ai vu la dame qui s’était réveillée parce qu’apparemment je faisais trop de bruit [que j’ai compris] ». Le calvaire de Sarah Halimi commence. Les policiers sur place n’interviennent pas : craignant une attaque terroriste, ils attendent des renforts. Qui arriveront après que la chute par la fenêtre de la victime.

L’avocat dénonce un « déni de justice »

Pour Me Jean-Alexandre Buchinger, la préméditation ne fait aucun doute. Alors qu’il était en train de traîner Sarah Halimi sur son balcon, plusieurs voisins l’auraient entendu crier « Attention, une femme va se suicider. » « Quelqu’un qui est capable de simuler le suicide de sa victime, ne peut être totalement fou », estime le conseil. Interrogé sur ce point, Kobili Traoré affirme à nouveau ne plus se souvenir de ses propos. Pas plus que des sourates récitées entre deux salves de coups, des cris « Allahou Akbar » et « Sheitan, je vais te tuer » qu’il aurait proférés la nuit du meurtre à en croire ses voisins.

De même, relève Me Buchinger, comment se fait-il que le hasard l’ait mené chez l’une des seules juives de la résidence ? A ses yeux, pas de doute, ne pas reconnaître le caractère prémédité est un « déni de justice ». Et les explications circonstanciées du suspect laissent supposer qu’il n’était pas en état de démence. « Il était même capable de dire le titre du film qu’il a visionné le soir avec son ami », appuie-t-il.

Le rapport d’expertise psychiatrique, qui doit être rendu avant le 22 août, devra notamment déterminer si Kobili Traoré peut être considéré comme responsable pénalement. En attendant, il a été placé sous mandat de dépôt et sera placé en détention provisoire dès que son état de santé sera jugé compatible.