Un photographe de mode soupçonné de viols et d’agressions sexuelles sur neuf mannequins

INFO 20 MINUTES Les faits se seraient à chaque fois déroulés lors de séances photos. Une information judiciaire a été ouverte en décembre 2016 et le photographe incriminé a été placé en détention provisoire...

Caroline Politi

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Un photographe de mode (photo d'illustration)
Un photographe de mode (photo d'illustration) — JACK GUEZ / AFP
  • Le parquet de Nanterre a ouvert une information judiciaire pour "viols" et "agressions sexuelles"
  • Neuf femmes ont porté plainte contre le photographe
  • Le photographe, qui nie fermement les faits, est en détention provisoire depuis décembre 2016

« Quand il m’a contactée, j’étais tellement contente, presque flattée qu’il s’intéresse à moi », se remémore Solène*, jolie liane de 24 ans. Un message sur Facebook d’un photographe de mode, cela n’arrive pas tous les quatre matins. Surtout lorsqu’on souhaite relancer sa carrière de mannequin, en pause depuis quatre ans. Yannick D. est relativement connu dans le milieu, il a « shooté » des pubs, des « stars de télé-réalité », a travaillé avec des agences… Dans ses quelques lignes, envoyées en octobre 2016, l’artiste assure l’avoir repérée sur le réseau social. Il lui propose de l’aider à constituer son book avec des photos de mode et de lingerie contre une séance de nu artistique. « Je lui ai envoyé un texto pour lui dire ce que j’étais prête à faire, rien de trash, de trop suggestif. Il m’a immédiatement rassurée », précise d'emblée la jeune femme. Rendez-vous est pris quelques jours plus tard, dans un studio de Saint-Ouen, en Seine-Saint-Denis.

« Les gens se disent que ce qui nous est arrivé est de notre faute »

La séance commence par la série mode. Solène se souvient avoir pris la pose sous les blagues graveleuses et les insultes du photographe. « L’ambiance était un peu oppressante mais la mode est un milieu sexiste. J’ai déjà fait des séances bizarres. » La jeune femme reste sur ses gardes, sans pour autant s’alarmer. Mais à peine se déshabille-t-elle pour la série nue, que la situation dégénère. Selon son récit, Yannick D. aurait rapidement tenté de lui toucher le sexe. « Je me suis levée et j’ai voulu partir mais je me suis rendu compte que la porte du studio était fermée à clé. Et comme j’avais oublié mon téléphone, je ne pouvais même pas appeler mon mari. » La jeune mannequin se sent prise au piège. Que faire ? Prendre le risque de s’enfuir par n’importe quel moyen ou rester ? « Dans tous les cas, je craignais qu’il me fasse du mal. » Yannick D. l’aurait ensuite forcée à se livrer à une séance de photos pornographiques, « à prendre la pose dans des positions très dégradantes ». « J’étais persuadée qu’il allait me violer, je pleurais, je le suppliais d’arrêter, mais plus je le faisais plus il rigolait », raconte-t-elle.

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Au bout d’une demi-heure, une « éternité » à ses yeux, le « calvaire » s’arrête. « A la fin, il m’a demandé de lui faire un bisou avant de me laisser partir. » Solène n’ose en parler à personne, pas même à son mari. L’idée de porter plainte pour agression sexuelle l’effleure, mais à quoi bon ? « Si on dit qu’on s’est mise toute nue pour une séance photo, même si c’est professionnel, les gens se disent que ce qui nous est arrivé est de notre faute, qu’on l’a bien cherché », estime-t-elle. C’est finalement un message posté par un ami sur Facebook qui la pousse à se rendre au commissariat. Dans son post, ce contact sous-entend qu’un photographe connu est accusé d’agressions sexuelles. Renseignements pris, l’homme en question est bien celui qui lui aurait fait vivre un enfer quelques semaines auparavant.

Un photographe est soupçonné de viols et agressions sexuelles sur plusieurs mannequins
Un photographe est soupçonné de viols et agressions sexuelles sur plusieurs mannequins - MONEY SHARMA / AFP

Une information judiciaire pour « viols » et « agressions sexuelles »

L’enquête sur ce photographe de 37 ans, originaire de région parisienne, a démarré en novembre 2016 à la suite de la plainte d’une jeune femme, mannequin elle aussi. Rapidement, la nouvelle se répand dans le milieu et les dépositions s’accumulent. Selon des sources proches du dossier, neuf femmes se disent victimes des agissements de Yannick D. La plus jeune a à peine 18 ans, la plus âgée vient d’avoir 33 ans. Le parquet de Nanterre, dans les Hauts-de-Seine, a ouvert une information judiciaire pour « viols » (sur deux jeunes femmes) et « agressions sexuelles » au mois de décembre 2016 et confié l’enquête à la Sûreté départementale du 92. Plusieurs disques durs de séances photos ont été saisis par les enquêteurs lors des perquisitions. Mis en examen, le photographe, dont le casier judiciaire ne faisait état que de délits routiers mineurs, a été placé en détention provisoire. Il n'a cessé au fil des interrogatoires de nier les faits qui lui étaient reprochés.

Selon les premiers éléments de l’enquête, les faits dont il est accusé se seraient à chaque fois déroulés lors de séances photos. Les plus anciens remontent au début de l’année 2014. Agathe*, 33 ans, est l’une des premières femmes du dossier à avoir croisé la route de Yannick D. Pendant trois ans, elle a tu à tout le monde, même à son mari de l’époque, cet après-midi de shooting. Jusqu’à ce qu’elle aussi voit un message sur Facebook, le même que Solène. Les souvenirs enfouis sont revenus à la vitesse d’un boomerang. « En apprenant qu’il y en avait eu d’autres, j'étais en colère et paradoxalement ça m’a soulagée. Je me suis toujours sentie coupable de ce qui m’était arrivé, je me suis rendu compte que je n’y étais pour rien », confie la jeune femme.

« Il a voulu que je pose nue avec des armes à feu »

Le récit qu’elle livre débute comme celui de Solène. Le photographe lui propose de l’aider à constituer son book mode contre des photos de nu, elle accepte de faire du « porno-chic », des poses suggestives mais « rien de trash ». Cette fois, la séance se déroule à Asnières-sur-Seine (Hauts-de-Seine), dans l’appartement du photographe qui lui sert également de studio. La série mode d’abord. Agathe se souvient d’un homme « très rassurant, très pro ». Puis les clichés osés. « Il a voulu que je pose nue avec une arme à feu », raconte-t-elle. Encore aujourd’hui, elle ignore si ces dernières étaient factices ou non. Quelques minutes plus tard, le photographe lui aurait repris l’arme avant de se déshabiller à son tour. Selon son récit, il exige d’elle une fellation puis lui impose un rapport sexuel. « J’ai dit non mais j’étais tellement terrorisée que j’ai pas osé bouger. Il était armé. Quand il m’a demandé de m’allonger, je l’ai fait. J’étais pétrifiée, je pleurais comme une enfant. »

Contrairement à Solène, Agathe décrit un « Docteur Jeckyll » et « Mister Hide », qui se transforme en « monstre » lorsqu’elle se dénude mais « sympa » avant et après. « Après m’avoir violée, il m’a payé un verre et m’a ramenée à la gare », assure-t-elle. Pendant des années, elle n’en parle à personne. Elle évoque pêle-mêle, le sentiment de honte, de culpabilité, la crainte de ne pas être crue ou au contraire traînée dans la boue. « C’était quelqu’un de connu, pas moi. Les gens l’auraient défendu. » Mais les conséquences sur sa vie personnelle sont désastreuses. Elle fait des crises d’angoisse, des cauchemars, n’a plus « envie de rien ». Son mariage prend l’eau, elle ne supporte plus « que [son] mari [la] touche ».

Aujourd’hui, Solène et Agathe ont définitivement tourné le dos au mannequinat. L’une comme l’autre désirent néanmoins que leurs témoignages servent à d’autres. « J’espère qu’en en parlant, les langues se délieront », confie cette dernière, dénonçant l’omerta du milieu de la mode. Depuis plusieurs mois, des affaires similaires ont défrayé la chronique. La dernière en date met en cause un photographe de renommée mondiale, David Hamilton, qui s’est suicidé pendant la polémique. « C’est un milieu très misogyne, on est souvent traité comme des bouts de viande », assure Agathe. Yannick D. assure, quant à lui, être victime d'un coup monté. S'il ne nie pas avoir photograhiée certaines des femmes qui le mettent en cause, il assure n'avoir jamais abusé d'elles. Des confrontations pourraient être organisées dans les semaines à venir.

 

*Les prénoms ont été modifiés à la demande des intéressées.