Montreuil: Affabulation ou agression terroriste, le procès de l’insondable gérant des Restos du coeur

PROCES L’ancien gérant des Restos du cœur de Montreuil est soupçonné d’avoir inventé une agression à caractère terroriste. La procureure a requis six mois de prison, la peine maximale...

Caroline Politi

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Le gérant des Restos du coeur est poursuivi pour "dénonciation de crime ou délit imaginaire"
Le gérant des Restos du coeur est poursuivi pour "dénonciation de crime ou délit imaginaire" — Patrick Kovarik AFP
  • L'ancien gérant des Restos du coeur de Montreuil est soupçonné d'avoir simulé une agression à caractère terroriste.
  • La procureur a requis six mois de prison à son encontre, la peine maximale.
  • Le jugement a été mis en délibéré au 15 juin.

Richard S. l’assure, il a « bonne mémoire ». Et n’a rien oublié de cette matinée du 1er juillet 2016 au cours de laquelle il assure avoir été violemment agressé dans le local des Restos du cœur de Montreuil, en Seine-Saint-Denis, dont il était à l’époque le gérant. « Je peux vous assurer que ça marque », confie-t-il appuyé à la barre de la 14e chambre du tribunal correctionnel de Bobigny. Pourtant, ce jeudi, c’est bien cet homme de 59 ans, veste grise et cheveux assortis, qui est sur le banc des prévenus, poursuivi pour « dénonciation de crime ou délit imaginaire ».

Certes ce jour-là, les pompiers l’ont bien retrouvé un couteau « à steak » fiché dans l’abdomen. Le quinquagénaire présente également deux plaies moins profondes au thorax. A leur arrivée, il est conscient mais son pronostic vital est engagé. Richard S. explique avoir été agressé par un couple, un homme de type Africain et une femme dont le voile ne laisse apparaître que les yeux. Le premier aurait d’abord brandi une hache en criant « Allah Akbar, chien d’infidèle ». Il parvient à l’éviter. « Je lui ai envoyé un coup de genou dans les parties, ça l’a bien calmé et un coup de pied dans le foie », raconte-t-il d’une voix calme. Alors que son agresseur serait tombé à genoux, sa compagne aurait sorti un couteau. Trois plaies qui se révéleront finalement moins graves que le diagnostic initial. Le couple aurait pris la fuite avant l’arrivée des pompiers.

« Je pense que c’est des gens qu’on a payés pour me faire du mal »

Avant même que la présidente n’évoque son état de santé – il est déclaré invalide à 79 % depuis 1993 après un accident de voiture, sa jambe et son bras droit sont très affectés – Richard S. précise « dans ces cas-là, on pense à se sauver, ça décuple les forces. » Au point de faire face à deux « personnes lourdement armées et déterminées ? », s’étonne la procureur. Mais ce n’est pas la seule incohérence pointée. Le bénévole affirme avoir pris un balai pour se défendre. Impossible de le retrouver. Quant à la hache, elle ne comporte qu’une seule trace d’ADN. Celle de la femme de Richard S. Cette dernière a été mise hors de cause, elle était au travail au moment de l’agression. « Cette hache m’appartenait mais elle était plus utile aux Restos », explique le prévenu sans se démonter. Richard S. assure l’avoir emmenée plusieurs mois auparavant mais l’outil avait été rapidement dérobé. Pourquoi alors n’a-t-il pas porté plainte et surtout pourquoi n’en a-t-il jamais parlé aux enquêteurs pendant la procédure ? « Ils ne m’ont pas demandé ».

« Malheureusement, ça s’est passé comme cela », répète inlassablement le prévenu, toujours souriant, pour contrer les suspicions du tribunal. Richard S. a la conviction que son agression est « banale ». « C’est banal pour vous de se faire agresser à la hache ? », le tance la présidente. D’autant que l’agression a lieu en plein état d’urgence, moins de neuf mois après les attaques de Paris. « Si c’était un attentat, je serais mort, croit-il savoir. Je pense que c’est des gens qu’on a payés pour me faire du mal. J’ai essayé d’assainir le quartier des voyous, des dealers. Ce ne sont pas des terroristes qui m’ont attaqué mais des gens du quartier. »

« Ça ne s’est pas passé, tout court »

« C’est bien simple, aucun élément de votre déclaration n’a pu être vérifié », note la procureur. Et ce, alors que l’enquête a été confiée à une équipe « d’élite », la section antiterroriste de la brigade criminelle. Ils ont procédé à une enquête de voisinage « poussée ». Les habitants du quartier, les ouvriers qui travaillaient sur un chantier à proximité. Même les chauffeurs de bus ont été interrogés. Aucune trace du couple d’agresseurs. Pas plus que sur les caméras de vidéosurveillance à proximité du lieu de l’agression. Pas d’ADN non plus. « Je suis persuadée que M. S. a tout inventé », assène la magistrate. Et d’ajouter, en articulant bien chaque syllabe : « Ça ne s’est pas passé, tout court ».

Pourtant, les experts qui ont mené l’analyse médico-psychologique sont formels : Richard S. n’a aucune tendance à l’affabulation, « aucune idée délirante, aucune idée hallucinatoire ». Il est décrit comme une personne investie et généreuse, « bien ancrée dans la réalité », ne présentant aucun signe suicidaire. « J’aime trop la vie. » Surtout, après l’agression, il a présenté de nombreux signes de stress post-traumatique. Difficultés à s’endormir, crises d’angoisse, cauchemars… « Peut-être avez-vous cru à vos mensonges ou alors vous avez trompé les experts », avance la procureure. Elle a requis la peine maximale, six mois de prison. « Manquer de respect aux réelles victimes, c’est leur voler leur histoire et leurs souffrances. Ça a aussi participé à l’air du soupçon », cingle-t-elle. Le jugement a été mis en délibéré au 15 juin.