Attentat du 13 novembre: La mémoire à géométrie variable des prévenus dans le procès de la «Casa Nostra»

JUSTICE La procureure a requis 300 jours-amende à 150 euros pour le propriétaire de la pizzeria La Casa Nostra qui avait vendu les vidéos des attaques du 13 novembre à un tabloïd anglais…

Caroline Politi

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Une image de la vidéosurveillance du restaurant La Casa Nostra, vendue au Daily Mail.
Une image de la vidéosurveillance du restaurant La Casa Nostra, vendue au Daily Mail. — Capture d'écran / 20 Minutes
  • Trois prévenus comparaissaient  pour « installation sans autorisation d’un système de vidéosurveillance » et « enregistrement et divulgation » d’images
  • La procureure a requis 300 jours-amende à 150 euros contre le propriétaire de la pizzéria
  • Le jugement a été mis en délibéré au 24 mai

« Ça m’a fait revivre de manière brutale et intense l’attentat », confie Quentin, grande brindille au teint clair, solidement accroché à la barre de la 17e chambre du tribunal correctionnel de Paris. Le soir du 13 novembre, le jeune homme était attablé avec deux amis, Ralph et Lucile, à la terrasse de La Casa Nostra, une pizzeria branchée du 11e arrondissement dans laquelle ils avaient leurs habitudes, lorsque les terroristes ont ouvert le feu. Elle, a été blessée au bras par une balle, Ralph est parvenu à se mettre à l’abri à l’étage. Quentin, lui, est resté allongé pendant toute l’attaque.

De cette soirée, tous les trois gardaient un souvenir « flou ». Un « trou noir », dira Lucile. Jusqu’à ce qu’un ami ou une collègue leur fasse suivre la vidéo du Daily Mail de cette funeste soirée. Des images glaçantes tirées des trois caméras de vidéosurveillance de l’établissement, qui auraient été vendues 50.000 euros, et dans lesquelles on voit les vitres volées en éclat, les clients se ruer sous les tables, et au loin, les terroristes tirer. Quentin confie l’avoir regardé une semaine après l’attaque car un ami l’y a reconnu. Petit à petit, les images sont devenues « obsessionnelles ». « C’est le moment où j’ai failli mourir. Je l’ai regardée des dizaines et des dizaines de fois même si ça me faisait mal », explique-t-il, la voix nouée.

« Cette affaire est trop lourde »

La révélation de cette transaction avait fait scandale, mais si elle est moralement contestable, elle n’est en rien interdite par la loi. Ce mercredi, Dimitri Mohamadi, le propriétaire de la pizzeria, comparaissait « uniquement » pour « installation sans autorisation d’un système de vidéosurveillance » et « enregistrement et divulgation » d’images. Son cousin, soupçonné d’avoir joué les intermédiaires avec les journalistes britanniques, et un troisième homme, présenté comme le « hacker » après avoir fait sauter le code de sécurité, sont poursuivis pour complicité.

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Tous trois n’ont eu de cesse d’invoquer des « trous de mémoire ». « Cette affaire est trop lourde, je ne peux pas parler », a d’emblée déclaré Dimitri Mohamadi. Élégamment vêtu d’une veste bleue, le teint hâlé et les cheveux tirés en arrière, il nie avoir cherché à s’enrichir après les attentats et assure n’avoir pas touché le moindre centime. Et ce, malgré une vidéo de la transaction filmée en caméra cachée et diffusée sur Le Petit Journal de Canal + dans laquelle on le voit « vanter » son film. « On est les seuls à avoir les tireurs », expliquait-il aux journalistes anglais. Quelques minutes plus tard, on aperçoit son cousin compter les liasses de billets.

« Il m’a donné l’idée de vendre »

Les deux prévenus affirment avoir été piégés par l’auteur de la caméra cachée, grand absent de ce procès. « Il m’a donné l’idée, je ne savais même pas qu’on pouvait vendre ce genre de trucs », assure Dimitri Mohamadi. Pourquoi alors avoir harcelé la société qui exploite les caméras de surveillance pour obtenir le code sécurisé donnant accès aux images, l’interroge la présidente. « Les terroristes, ils m’ont loupé, je voulais voir », poursuit-il sans ciller, assurant avoir quitté la terrasse « 30-40 minutes avant » parce qu’il avait froid. « Je suis malade, je prends des antidépresseurs, je transpire, ça m’a traumatisé cette histoire. » « L’histoire », ce ne sont pas les attentats, mais la polémique qui a suivi. A moins d’un mètre de lui, ceux qui furent réellement victimes l’écoutent silencieusement, fixant attentivement leurs pieds.

Le cousin du gérant a reconnu avoir touché 6.000 euros mais nie lui aussi toute transaction. Selon lui, l’argent lui a été donné par l’auteur de la caméra cachée, qui aurait en réalité joué les intermédiaires. « Je n’ai rien demandé, il m’a donné l’enveloppe parce que je l’avais aidé, il m’a dit que ça se faisait dans les médias. » « Vous vous contredisez totalement avec ce que vous avez dit en garde à vue », fait remarquer la présidente. Seul le « hacker » a reconnu avoir « cracké » le code de la vidéo tout en jurant qu’il ignorait tout de ce qui se trouvait sur le disque dur.

Mise en délibéré

« On a porté atteinte à l’intérêt à des gens qui avaient été profondément heurtés par un attentat », a déclaré la procureure assurant que ce procès ne relevait en rien du « sentimentalisme » ou d’une volonté de s'enrichir pour les parties civiles, comme l’avait lourdement sous-entendu l’avocat de Dimitri Mohamadi. Elle a requis 300 jours-amende à 150 euros à son encontre. Elle a réclamé 240 jours-amende à 60 euros pour le cousin du gérant et 180 jours à 40 euros pour le hacker. Le jugement a été mis en délibéré au 24 mai.