Ressortissant chinois tué à Paris lors d'une opération policière: Légitime défense ou bavure?

FAITS-DIVERS Dimanche soir, un ressortissant chinois de 56 ans a été abattu sur le seuil de son appartement par des policiers. Ces derniers plaident la légitime défense, la famille de la victime assure qu'il s'agit d'une bavure...

Caroline Politi

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Paris, le 27 mars 2017. - Manifestation devant le commissariat du 19e arrondissement de Paris après la mort d'un ressortissant chinois.
Paris, le 27 mars 2017. - Manifestation devant le commissariat du 19e arrondissement de Paris après la mort d'un ressortissant chinois. — Sonia BAKARIC / AFP

C’est peu dire que leurs versions sont aux antipodes l’une de l’autre. Que s’est-il passé dimanche soir, rue d’Aubervilliers dans le 19e arrondissement de Paris ? Shaoyo Liu, un ressortissant chinois de 56 ans, a été abattu par un policier de la BAC, la brigade anti-criminalité, sur le seuil de son appartement, peu après 20 heures. Les fonctionnaires affirment qu’il s’agissait d’un tir de légitime défense. Pour la famille de la victime, et notamment sa fille de 21 ans qui a assisté à la scène, pas de doute, il a été victime d’une bavure policière.

«La blessure aurait pu être beaucoup plus grave»

A l’origine, les trois fonctionnaires sont intervenus après un appel à police-secours d'un habitant de la résidence faisant état de cris et de pleurs venant de l'appartement. « C’est le voisin du dessus qui les a appelés, c’est un coutumier du fait », assure l’avocat de la famille, Me Calvin Job. Une source policière assure, de son côté, que le suspect «déambulait dans le hall avec une arme blanche» et «poussait des cris incompréhensibles », probablement en chinois sa langue natale.

Arrivés sur place, les policiers trouvent porte close. La victime, qui ne parle quasiment pas français, refuse de leur ouvrir, selon leurs premières dépositions. Ils décident alors d'ouvrir la porte « par la force » mais à peine l'ont-ils fait que l'homme se jette sur l'un des policiers et tente de lui asséner un violent coup de ciseau. Ce dernier, blessé au niveau de l’aisselle, a écopé de trois jours d’ITT, indique une source judiciaire. « La blessure aurait pu être beaucoup plus grave s’il n’avait pas été protégé par son gilet par balles », précise une source policière. Selon lui, l’homme visait le thorax mais ses ciseaux ont ripé sur son gilet. Son collègue aurait alors immédiatement répliqué, blessant mortellement Shaoyo Liu au niveau du thorax.

« Il n’a jamais eu l’intention de blesser qui que ce soit »

Un scénario vivement contesté par la famille de la victime, installée depuis plus de vingt ans en France. Selon leur avocat, la patrouille a tambouriné à la porte et avant même qu’ils aient le temps d’ouvrir, la porte a été enfoncée. « Ils ne leur ont pas laissé le temps de réagir. Ils ont frappé si fort que la famille a d’abord cru qu’il s’agissait de voleurs », affirme Me Calvin Jacob. Ses proches indiquent qu'au moment où les policiers se sont présentés devant son domicile, Shaoyo Liu était en train d’écailler du poisson ce qui explique qu’il tenait une paire de ciseaux.

Entendant qu’on frappait, l’homme se serait alors rapproché de l’entrée et aurait été propulsé en arrière au moment où les policiers sont entrés. « Il n’a jamais eu l’intention de blesser qui que ce soit, il est tombé et avant même que ses enfants ne réalisent ce qu’il se passe, il a été abattu sans sommation », poursuit le conseil. Pour lui, aucun doute, « toutes les conditions de la bavure sont réunies ». Immédiatement après, les quatre enfants présents ce soir-là dans l’appartement – sur les cinq, âgés de 15 à 25 ans – auraient été confinés dans une chambre. La mère était, quant à elle, absente. Ce n’est que vers 22 heures qu’ils apprendront le décès de leur père.

Troubles psychiatriques ?

Le 2e district de la police judiciaire et l’IGPN ont été saisis. Les enfants, témoins de la scène, sont entendus depuis 14 heures, ce mardi, par la police des polices. Les fonctionnaires ont déjà été auditionnés lundi. « Leurs témoignages sont très clairs et concordants. L’enquête n’en est qu’à ses débuts mais pour l’instant, il faut rester extrêmement prudent sur les allégations de bavure », indique une source judiciaire. Une nouvelle perquisition est prévue ce mardi dans l’appartement, actuellement sous scellé, pour vérifier la version de la famille, notamment concernant le fait que le père était en train de cuisiner au moment des faits.

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Selon une source proche de l’enquête, l’homme présentait des troubles psychiatriques. En février 2012, la victime avait fait un passage par l’infirmerie psychiatrique de la préfecture de police (I3P) après un appel à police secours de ses voisins parce qu’il jetait des objets par la fenêtre de son appartement. « Il a effectivement été placé là-bas mais principalement parce qu’il ne parlait pas français. Il ne présente aucun trouble psychiatrique majeur », affirme son avocat. En novembre 2016, la police était une nouvelle fois intervenue après qu’il a été signalé en train de déambuler avec une barre de fer dans la cour de son immeuble.

Tollé dans la communauté chinoise, Pékin interpelle la France

Alors que l’enquête n’en est qu’à son commencement, elle a provoqué un tollé dans la communauté chinoise. Quelque 150 personnes ont manifesté lundi soir devant la mairie du 19e arrondissement pour réclamer que justice soit faite. Un rassemblement entaché par des heurts et des dégradations. 35 personnes ont été interpellées. L’affaire a également largement dépassé les frontières. Dans la matinée, elle a pris un tournant diplomatique après que Pékin a demandé à la France de protéger « la sécurité et les droits » de ses ressortissants. «Des mesures renforcées ont été adoptées ces derniers mois et toutes les dispositions sont prises pour leur réserver les meilleures conditions d'accueil et de sécurité», a répondu le porte-parole du Quai d'Orsay, Romain Nadal.