Paris: Drogue, vols à l’arrachée, alcool… Les gamins perdus du square Alain-Bashung

REPORTAGE Au cœur de la Goutte d’Or, à Paris, une trentaine d'ados marocains âgés de 9 à 17 ans sont livrés à eux-mêmes. Certains sniffent de la colle à longueur de journée, d’autres commettent des vols à l’arrachée...

Caroline Politi

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L'entrée du parc Alain Bashung à la Goutte d'Or
L'entrée du parc Alain Bashung à la Goutte d'Or — Caroline Politi

Un mercredi après-midi banal. Un peu gris, un peu frais. Comme un mois de mars, en somme. Au fond d’un square sans charme, cinq adolescents – jogging, doudoune et casquette enfoncée sur la tête – discutent autour d’un banc. Ils ne semblent même pas remarquer les gamins du quartier, à peine plus jeunes qu’eux, qui s’amusent sur les jeux en bois à quelques mètres de là. De loin, la scène semble des plus ordinaires. Si ce n’est les sacs en plastique rose que deux d’entre eux tiennent entre leurs mains. A intervalle régulier, ils les portent à leur bouche etinhalent la colle qu’ils contiennent. Une petite bouteille d’eau remplie de rhum ou de whisky circule également de main en main. La scène se passe en plein Paris, au cœur de la Goutte d’Or.

« C’est dur la France »

Depuis le mois d’octobre, entre 25 et 30 Marocains, pour la plupart originaires de Fès, ont élu « domicile » dans le square Alain-Bashung, dans le 18e arrondissement. « Au début, ils étaient cinq ou six puis au fur et à mesure, le groupe s’est agrandi », note Vesma, dont l’appartement donne sur le parc. Tous sont mineurs, le plus jeune à neuf ans, livrés à eux-mêmes. La plupart d’entre eux ne parlent pas un mot de français, à l’image de Younès. Avec ses doigts, il indique avoir 11 ans et être arrivé à Paris il y a cinq mois. Il a le regard triste, vide.

Le square Alain-Bashung dans le 18e arrondissement de Paris.
Le square Alain-Bashung dans le 18e arrondissement de Paris. - Google Maps

« Vous êtes de la police ? Vous avez des caméras cachées sur votre manteau ? », interrompt Anass, à peine la conversation engagée. A 17 ans, cette grande liane au visage creusé porte sa méfiance en bandoulière. Il est l’un des rares ados du groupe à parler français. Lui est de Casablanca et rêve d’y retourner. « C’est dur la France, je voudrais aller revoir ma famille », confie-t-il. Pourquoi ne pas rentrer alors ? Il reste vague. « Là-bas aussi, c’est pas bien », lâche-t-il entre deux lampées d’alcool. « C’est pour se réchauffer, il fait froid. » Il nie, en revanche, se droguer. « Tous ne sont pas en situation de toxicomanie, explique Séverine Canale, l’une des responsables de l’association Hors la Rue, mandatée par la mairie pour accompagner ces enfants. Ça concerne la moitié d’entre eux environ, principalement les plus jeunes. »

Le parcours de ce petit groupe reste encore difficile à établir. La semaine dernière, Vesma et ses amies ont pu discuter avec un des plus jeunes, âgé d’une dizaine d’années. « On buvait du thé et ça lui a rappelé chez lui. Comme je parle arabe, on a un peu parlé », se remémore la mère de famille. Il lui a raconté s’être enfui de chez lui après la mort de sa mère, avoir traversé l’Europe dans un camion de marchandises. D’autres auraient voyagé accrochés sous des camions. Seule certitude, tous ont transité par l’Espagne. Certains y sont restés plusieurs semaines, d’autres quelques mois. « Ce ne sont, semble-t-il, pas des orphelins, ils ont pour la plupart au moins un parent mais on ignore précisément s’ils se sont enfuis ou si on les a poussés à partir… », explique Olivier Peyroux, sociologue pour l’association Trajectoires, également mandatée par la mairie. La situation dans le groupe n’est pas homogène : certains sont totalement analphabètes, d’autres ont été à l’école.

« Bien sûr qu’on vole, comment voulez-vous faire autrement ? »

Dans le quartier de la Goutte d’Or, les sentiments sont partagés. Si les habitants plaignent la vie de ces enfants des rues, leur présence rend le quotidien difficile. Tous les soirs, ils mettent la musique « à fond », se battent parfois. Le square Alain-Bashung est devenu insalubre. Chaque matin, les employés municipaux ramassent les sacs qui ont servi à leur défonce et les excréments. « Comme ils sont stones, ils font leurs besoins n’importe où », souffle l’un d’eux. Y compris sur l’aire de jeux… Et puis, il y a ce sentiment d’insécurité qui ne cesse de grandir. Hawa, joli brin de fille de 23 ans, « 100 % originaire de la Goutte d’Or », confie désormais craindre de rentrer chez elle tard le soir de peur de tomber sur « eux ». « Ils peuvent t’insulter sans raison. » Sa copine abonde : « Comme ils sont défoncés, ils sont agressifs. »

Des excréments et des sacs ayant servi pour sniffer de la colle.
Des excréments et des sacs ayant servi pour sniffer de la colle. - Riverain

Aux nuisances, ce sont ajoutés les larcins en tout genre. Plusieurs habitants du quartier ont été témoins, sinon victimes, de vols. Il y a ce commerçant qui a assisté « il y a deux ou trois semaines » au vol du portable d’une jeune femme. « Ils sont arrivés à deux ou trois par-derrière pendant qu’elle était au téléphone et le lui ont arraché ». La voiture du beau-frère de Vesma a été forcée au milieu de la nuit. Les policiers lui ont expliqué qu’ils voulaient y passer la nuit. « Bien sûr qu’on vole, comment voulez-vous qu’on fasse autrement ? », lâche Anass, dans un élan de sincérité déconcertant. D’ailleurs, il le reconnaît, il a été condamné à trois reprises pour « recel ». « C’est pour ça que je dors dans un foyer de la PJJ [la protection judiciaire de la jeunesse]. Des propos difficilement vérifiables, car le jeune homme refuse de donner son nom.

« C’est des gamins, mais la drogue, ça les détraque »

Devant ce phénomène inédit à Paris, les autorités sont démunies. « La prise en charge classique ne fonctionne pas », reconnaît-on à la mairie du 18e arrondissement. Un accueil de jour leur a été proposé pour qu’ils puissent se laver, se reposer ou apprendre le français mais ils refusent de s’y rendre. La nuit, même en plein cœur de l’hiver, ils fuguaient du foyer pour rejoindre le reste du groupe qui dormait dans des voitures ou dans la laverie à proximité du parc. « Quand des jeunes sont en errance depuis plusieurs mois, voire années, la prise en charge ne se fait pas en trois jours », explique Séverine Canale, de l’association Hors la Rue. Des habitants du quartier, ont bien tenté de les aider. « Je leur ai proposé de la nourriture ou de leur laver leurs vêtements, mais à chaque fois, ils refusent », assure le boucher en face du parc. « C’est des enfants, la drogue ça les détraque », se désole-t-il.

Ces gamins sont-ils totalement livrés à eux-mêmes ou au cœur d’un réseau ? « Ils ont une telle mobilité en Europe, certains ont été en Suède, en Belgique ou en Italie, qu’on pense qu’il y a des adultes derrière », explique Olivier Peyroux de l’association Trajectoires. Eux, affirment être seuls. Et pour l’instant, l’enquête piétine. Un éducateur arabophone vient d’être embauché et la municipalité a annoncé la tenue prochainement d’un comité de pilotage. « Ils sont très méfiants, notamment envers les adultes. Il faut du temps pour que la parole se libère », assure le sociologue. Reste à savoir si les habitants de la Goutte d'Or auront la patience nécessaire.