Violences à Saint-Denis: «Les élèves sont choqués et ont peur», témoigne un prof du lycée Suger

SOCIETE Alors que huit mineurs doivent être présentés au juge ce jeudi, un professeur du lycée Suger déplore de nombreux manquements dans la gestion de la crise…

Propos recueillis par Caroline Politi

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Le lycée Suger à Saint-Denis (Illustration).
Le lycée Suger à Saint-Denis (Illustration). — Google Maps

Des poubelles incendiées, des fumigènes lancés dans les couloirs, des jets de pierres en direction des policiers… Deux jours après les heurts au lycée Suger, à Saint-Denis, la pression reste à son comble. Les portes de l’établissement ont rouvert, mais élèves et professeurs restent encore très marqués par cette matinée de violences, comme en témoigne Romain Testard, professeur de sciences économiques et sociales dans l’établissement.

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Comment vous sentez-vous ?

Nous sommes totalement livrés à nous-mêmes, notre direction est dépassée par les événements. Elle ne sait pas comment agir et prend des décisions contradictoires. Mardi, par exemple, lorsque les violences ont éclaté, la direction a déclaré avoir coupé l’alarme incendie pour pas « affoler » les élèves avec un bruit strident dans le hall. Mais il y avait trois départs de feu dans les couloirs ! Moi, j’étais dans ma salle de cours, c’est en entendant les cris des élèves que j’ai compris ce qu’il se passait. On a évacué dans la précipitation, rien n’était maîtrisé.

Vous étiez en assemblée générale toute la matinée. Ces incidents ont-ils permis d’ouvrir le dialogue ?

Pas du tout. L’inspecteur d’académie nous a indiqué qu’il ne comptait pas soutenir les élèves qui vont être présentés au juge dans la journée. Nous pensons, au contraire, que la justice doit prendre en compte le contexte, la situation de ces gamins. Depuis le début, la direction mise sur le « tout sécuritaire ». En septembre, un surveillant du lycée a été agressé par un élève d’un autre lycée. Et tout ce qu’on nous a proposé, c’est de mettre des caméras dans les couloirs. C’est totalement absurde, il faut plus de surveillants dans l’établissement pour offrir des référents à ces jeunes. Il faut ouvrir le dialogue et non le fermer.

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Les cours ont repris. Comment vont vos élèves ?

Les salles de classe sont encore très clairsemées, beaucoup d’élèves ne sont pas revenus. Et dire que les cours ont repris, c’est un grand mot : nous passons l’essentiel de notre temps en réunion ou à discuter avec nos élèves. Ils sont choqués et ont peur. Et d’un côté, on ne peut pas leur en vouloir. Nous sommes obligés de reconnaître que nous ne sommes pas en mesure d’assurer pleinement leur sécurité.

Comment expliquez-vous ces heurts ? On a parlé d’une manifestation pour soutenir Théo qui aurait dégénéré…

Il semble effectivement que ce soit le point de départ. Lundi, déjà, des élèves ont tenté de bloquer le lycée. Ils ont lancé des parpaings et des cocktails Molotov dans l’établissement. Nous étions sur nos gardes mardi car nous savions qu’ils avaient l’intention de recommencer. Mais l’affaire Théo n’est que la goutte d’eau, ce n’est pas la raison profonde de leur colère. Ces violences, c’est une réaction aux discriminations quotidiennes que subissent ces jeunes issus des quartiers populaires. Le racisme, les taux de réussite plus faible aux examens, le chômage plus élevé qu’ailleurs… D’ailleurs, on ne parle que du lycée Suger, mais d’autres établissements de la ville ont également été la cible de violences.

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La salle des profs a été l’une des pièces les plus visées. Les professeurs ont-ils été pris pour cible ?

Non, c’est lié à la géographie des lieux, elle donne sur la rue. Nous n’avons pas été pris pour cible, c’est le bâtiment qui l’était.

 

La réponse de l'académie de Créteil

Selon l’académie de Créteil, la proviseur du lycée Suger n’a pas volontairement coupé l’alarme incendie mais a rigoureusement suivi le protocole de sécurité. « Pour éviter les fausses alarmes, elles se déclenchent d’abord dans les bureaux qui vont vérifier si le risque est réel.» En occurrence, ce jour-là, les élèves sont en récréation lorsque le premier fumigène est lancé. Les autres départs de feu suivront rapidement. « Comme les lycéens revenaient vers leurs salles de classe, elle a fait évacuer les élèves dans la cour avec l’aide des équipes mobiles de sécurité ».