Un mois après l’affaire Théo, «les policiers sont sur les nerfs» à Aulnay-sous-Bois

REPORTAGE Le 2 février, Théo, un Aulnaysien de 22 ans, était victime d’un viol présumé lors d’un contrôle de police. Nous sommes retournés sur les lieux un mois après…

Caroline Politi

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A Aulnay-sous-Bois, un mois après l'affaire Théo
A Aulnay-sous-Bois, un mois après l'affaire Théo — Caroline Politi

« Regardez, on voit encore les traces de sang de Théo. » C’est vrai qu’il y une petite marque rouge, dans un coin du parvis adossé au Cap, le centre culturel en plein cœur de la cité des 3000, à Aulnay-sous-Bois. C’est là, il y a un mois jour pour jour, que le jeune Aulnaysien a été victime d’un viol présumé avec une matraque lors d’un contrôle de police particulièrement violent. Karim* connaît bien Théo, il était au collège avec lui. Alors forcément, le sentiment d’identification est fort. « C’est tombé sur lui, mais ça aurait pu être moi. Les contrôles violents, ça arrive tout le temps. La différence, c’est que cette fois-ci, tout a été filmé. »

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« Ce n’est pas nous les coupables, c’est eux »

En apparence, la vie a repris son cours dans ce quartier sensible de Seine-Saint-Denis. Les manifestations ont cessé, les bus circulent à nouveau normalement. Les dizaines de journalistes dépêchés sur les lieux sont rentrées chez eux. Mais chaque coin de rue porte les stigmates de cette affaire. Plusieurs murs, notamment celui du commissariat, ont été tagués. « Nique la police », « Violeur », « Justice pour Théo ». Les services d’entretien avaient entrepris de les effacer, ils sont aussitôt réapparus. Les abribus détériorés n’ont pas encore été remplacés. Surtout, il y a les patrouilles de police bien plus nombreuses qu’avant.

A Aulnay-sous-Bois, un mois après l'affaire Théo
A Aulnay-sous-Bois, un mois après l'affaire Théo - Caroline Politi

« Ils font des rondes tout le temps, surtout le soir, on a l’impression d’être surveillés. Mais ce n’est pas nous les coupables, c’est eux », s’emporte Idriss, qui vient tout juste de fêter ses 18 ans. Les mains dans les poches d’un jogging aux couleurs du club de foot de Barcelone, il raconte avoir été contrôlé un peu plus tôt dans la matinée. Un rituel quasiment quotidien selon lui. « Ils sont sur les nerfs, renchérit son pote Romain, 22 ans. Même plus qu’avant. En ce moment, les policiers viennent plusieurs fois par jour »

Depuis l’affaire Théo, ils sont nombreux à dénoncer des contrôles toujours plus nombreux, pas toujours dans les formes. Il y a ce jeune mineur de 17 ans qui affirme avoir été « embarqué » alors qu’il rentrait chez lui. « Ils m’ont dit que j’avais participé aux émeutes après Théo, c’était n’importe quoi, mais ils n’ont rien voulu entendre », affirme-t-il, sans qu’il soit possible de vérifier ses dires. Dans la voiture qui le conduisait au commissariat, on lui aurait asséné plusieurs claques.

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Des discours comme celui-ci, les jeunes du quartier sont nombreux à les tenir. A les entendre, la violence est avant tout verbale, les insultes sont fréquentes. « La défiance mutuelle s’est aggravée », analyse Mehdi, 32 ans. Ce père de famille, qui a toujours vécu là s’inquiète du climat de tension qui règne dans le quartier. « Les policiers reprochent aux habitants d’avoir médiatisé l’affaire, craignent de nouveaux incidents et les jeunes sont dans la provocation systématique. »

Le rapport de l’IGPN, un sentiment d’injustice

Pour beaucoup, le rapport de l’IGPN concluant à un « accident » a été la goutte d’eau qui a fait déborder un vase déjà trop plein. Une preuve, aux yeux des habitants, que les autorités n’avaient aucune considération pour eux. La même question revient sans cesse : comment se fait-il que les fonctionnaires aient été placés sous contrôle judiciaire alors que certains « copains » du quartier sont en détention à la suite des émeutes qui ont suivi. Le sentiment d’injustice est patent mais peu d'habitants souhaitent revenir sur l'affaire. « Ça sert à rien d’en parler, de toute façon, ça ne va rien changer », conclut Jean. Même les caméras piétons dont sont équipées plusieurs brigades ne concourent pas à les rassurer. « Il suffit de les couper lorsqu’il y aura un problème », poursuit-il.

Si tous se félicitent de la médiatisation des violences qu’aurait subi Théo, ils sont nombreux à regretter la mauvaise image donnée des banlieues françaises. « Une nouvelle fois, on parle des banlieues pour parler des problèmes, jamais de ce qui marche », déplore Mehdi, le père de famille. De nombreux politiques sont montés au créneau pour dénoncer les conditions de ce contrôle mais une fois l’émotion retombée, les habitants se sentent abandonnés. « On n’intéresse personne et l’affaire Théo n’y changera rien », poursuit sa femme.

*Tous les prénoms ont été changés à la demande des personnes interrogées