Aulnay-sous-Bois: «Avec la police il n’y a pas discussion, pas de dialogue»

REPORTAGE Secoués par trois nuits de heurts, les habitants de la cité des 3.000 racontent la fracture entre la population et les forces de l’ordre…

Clémence Apetogbor

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Une carcasse de voiture brûlée à Aulnay-sous-Bois (Seine-Saint-Denis), après les heurts entre la police et certains habitants le 6 février 2017.
Une carcasse de voiture brûlée à Aulnay-sous-Bois (Seine-Saint-Denis), après les heurts entre la police et certains habitants le 6 février 2017. — C.APETOGBOR/20MINUTES

« On ne rentre pas là-dedans », prévient ce mardi matin le chauffeur du bus 617 au départ de la gare d’Aulnay-sous-Bois, en Seine-Saint-Denis. « Là-dedans », c’est la cité des 3.000, secouée depuis trois nuits par des heurts, après des violences policières contre Théo, un jeune homme de 22 ans.

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Les itinéraires des bus ont depuis été modifiés pour contourner le secteur, où la tension est toujours palpable.

« Un acte de barbarie »

Christiane, ancienne voisine de la famille de Théo, descend donc du bus un peu plus tôt qu’à l’accoutumée et poursuit son chemin à pied, sous une pluie fine, pour regagner le cœur de la cité. « J’habite depuis huit mois à Montigny-le-Bretonneux, explique celle qui connaît Théo depuis qu’il est tout petit. Mon fils, qui est ami avec Théo, m’a dit que c’était très grave. Ce qui lui est arrivé m’a beaucoup touché », confie-t-elle au bord des larmes.

Cette aide soignante, mère de six enfants, est venue rendre visite à la famille de Théo et dénonce « un acte de barbarie ». « Théo est un enfant très gentil, qui ne cherche pas les histoires. A Aulnay, les enfants se protègent entre eux, les plus grands veillent sur les plus petits. Aulnay ce n’est pas un endroit où on viole les enfants, c’est un endroit vivable ! »

« Si je n’avais pas la même couleur de peau, dans ce quartier, ma vie serait meilleure »

Slimane, 25 ans, dont les parents sont d'origine algérienne, décrit lui un climat plus difficile, plus tendu. Cet ami de Théo explique que pour certains jeunes de la cité, à la recherche d’un emploi, les journées se ressemblent parfois un peu. « On fait nos démarches au Pôle emploi ou à la mission locale, on dépose quelques CV, avant de se retrouver entre nous. » Il estime qu’aux yeux des policiers, ces regroupements de jeunes sont suspects, et entraînent de trop nombreux contrôles d’identité.

« Tu peux ne pas te faire contrôler pendant deux ou trois semaines, mais ça peut aussi être deux fois par jour. Une fois ils ont fouillé ma voiture, n’ont rien trouvé et sont repartis sans un "bonjour" ni un "merci". Avec la police il n’y a pas discussion, pas de dialogue. »

Il dénonce aussi des situations paradoxales, lui, qui, lors de missions d’intérim en tant qu’agent de sûreté à l’aéroport de Roissy, collabore avec la police aux frontières (PAF).

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« Quand je suis en uniforme, je ne suis pas face à la police municipale ou la police nationale. Les agents de la PAF, eux, disent bonjour, avec le sourire. Quand tu reviens ici (à la cité), tu te fais contrôler. Ce qui me fait de la peine, c’est qu’ils sont en train de déghettoïser le quartier, de créer des résidences partout, de faire tomber les tours, mais ils nous considèrent toujours comme des bandits. Si je n’avais pas cette couleur de peau, dans ce quartier, ma vie serait meilleure. »

Défiance et méfiance

Oussouf, habitant de la cité de l’Europe, parle également de rupture entre les jeunes et la police. Il estime que « la suppression de la police de proximité (en 2002) à été dévastatrice. On est passé d’une police de terrain à une police d'intervention, qui débarque quand ça chauffe dans les quartiers ».

Des policiers près du centre commercial du Galion , à Aulnay-sous-Bois, le 7 janvier 2017
Des policiers près du centre commercial du Galion , à Aulnay-sous-Bois, le 7 janvier 2017 - C.APETOGBOR/20MINUTES

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Cette proximité est pourtant vitale selon lui. « Nous avons besoin de policiers, d’éducateurs proches de la population, qui connaissent la ville, la population, les familles, bref, qui font de la prévention. Quand vous avez des jeunes qui se font contrôler deux à trois fois dans la même journée et parfois par les mêmes policiers le vivre ensemble est mis à mal. Et cette défiance entraîne mécaniquement de la méfiance. »