Le 13 novembre, un an après: Paris est-il une fête?

ATTENTATS Au lendemain des attaques, Danielle Mérian, 78 ans, sort de son appartement du 11e. A un micro tendu, cette ancienne avocate évoque « Paris est une fête ». Un an après, les Parisiens semblent l’avoir écoutée…

Romain Lescurieux

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Un couple s'embrasse lors de la Gay Pride à Paris
Un couple s'embrasse lors de la Gay Pride à Paris — SIPA PRESS

Elle dépose son verre sur une table de la terrasse et prend la parole. « Le fait de savoir qu’une chose horrible peut arriver, me donne envie de vivre et de m’amuser et nous sommes là pour ça », lâche Juliette, 23 ans, habitante du 11e arrondissement. Ses amies acquiescent, tirent sur leur cigarette, et la fête repart dans ce bar de la rue Oberkampf, comme n’importe quel jeudi soir dans ce quartier de Paris.

« Nous n’avons pas fini de nous aimer »

Quelques heures plus tôt, toujours dans le 11e arrondissement, au milieu de son appartement, Danielle Mérian parle de la vie et de la jeunesse. Au lendemain des attaques coûtant la vie à 130 personnes, cette ancienne avocate de 78 ans, sort de chez elle, une fleur à la main. A un micro tendu, elle évoque « Paris est une fête » d’Ernest Hemingway et appelle à fraterniser. Son discours devient viral : S’installer à la terrasse d’un café, sortir et se rencontrer devient alors un acte de résistance.

Une terrasse parisienne, une semaine après les attaques
Une terrasse parisienne, une semaine après les attaques - SIPA PRESS

« Quand Hemingway raconte sa vie à Paris dans les années 1920, avec sa femme et ses amis, dans l’entre-deux-guerres, ils sont jeunes, ils sont fauchés mais ils sont heureux. Et c’est très beau », explique celle, pour qui cette œuvre est tombée sous le sens le 14 novembre. Mais depuis ?

Prolongement de l’état d’urgence, renforcement du plan Vigipirate, nouvelle vague d’attentats… Un an après, Danielle Mérian n’en démord pas. « Faire la fête est la seule réponse à Daesh. Et Paris reste une fête. Il y a une effervescence et une joie de vivre », poursuit-elle. Cette militante des droits humains vient de publier un livre intitulé Nous n’avons pas fini de nous aimer et pour elle, « les gens ne sont pas terrés chez eux, ils vivent et tant mieux, car la vie est formidable. » Dans les faits, les Parisiens sont-ils vraiment sortis ? Les professionnels sont partagés.

Une baisse de fréquentation des lieux de nuit de 25 %

Sur un an, la fréquentation des salles de spectacle a résisté avec une baisse de seulement 2 % et a été « supérieure aux résultats de 2014 », selon une enquête Harris Interactive pour le Prodiss (syndicat des producteurs, diffuseurs et patrons de salle de spectacle), publiée en octobre. D’autres en revanche accusent plus le coup.

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D’après une étude menée par le syndicat national des discothèques et lieux de loisirs (SNDLL), en un an, il y a eu une baisse de fréquentation de 25 % dans les boîtes de nuit et lieux de loisirs parisiens. Même constat en ce qui concerne les cafés, bars et brasseries de la capitale. « Il y a eu une chute de 20 % sur l’ensemble de la branche », note Michel Bénezet du Synhorcat. Les raisons : des règles « plus strictes » et « la peur », assure Patrick Malvaës, le président du SNDLL.

« La plupart des établissements de nuit ont renforcé les règles d’entrées et de sécurité. Les physionomistes ont été plus sollicités et les gens ont été davantage recalés. Ce qui est normal », confie-t-il. Mais pour lui, c’est surtout « la psychose » qui a détourné les Parisiens de la nuit. « A part les clubs libertins qui s’en sortent un peu mieux, la fête se fait désormais à domicile », conclut-il. Michel Bénezet est, lui, plus positif.

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Paris, de ville « soumise » à ville festive

« Depuis quelques mois, il y a un regain. Le moral revient et les Parisiens ressortent », se réjouit-il, soulignant un mouvement plus global. « Nous sommes en pleine mutation de la nuit. Celui qui dit que Paris s’endort, c’est celui qui ne sort pas. Nous sentons que les Parisiens ont envie d’exister, de reprendre possession de la rue et qu’on leur raconte une histoire », détaille-t-il. Leur histoire. L’histoire de leur ville. Cette ville qui « bouge », selon différents acteurs de la nuit. Car elle semble bien loin désormais la pétition datant de 2009, intitulée :« Paris, ville mortuaire, ville soumise, quand la nuit meurt en silence ».

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« Si on m’avait dit en 2009 que Paris deviendrait ce qu’elle est, je n’y aurais pas cru », rigole Eric Labbé, 45 ans, activiste de la nuit et à l’origine de cette missive. « Il y a une explosion de la demande et une surabondance de l’offre. Tous les week-ends, il se passe quelque chose », s’exclame-t-il. Fête clandestine ou autorisée, spontanée ou improvisée, silencieuse ou en plein jour, dans des endroits secrets, éphémères ou connus à la dernière minute, Paris vit. Et au-delà même du périphérique. De nouveaux lieux s’ouvrent, innovent et les collectifs de soirée poussent comme des champignons. Un phénomène qui a débuté il y a près de quatre ans et se serait renforcé avec les attentats.

« On a plus que jamais eu envie de se retrouver, de se sentir aimés »

Vincent de Malherbe a 26 ans. Ce Parisien est cofondateur du webzine Utopie Tangible et coréalisateur du documentaire Le Renouveau. Tourné de mai à octobre 2015, ce reportage retrace l’évolution de la fête à Paris et en banlieue. « Nous avons filmé et donné la parole à une génération qui fait la fête avec un message positif et une envie d’autre chose », expose Vincent. Soit « se réapproprier des espaces pour faire la fête ensemble, simplement et respectueusement ». Une énergie qui fait désormais écho à la vie parisienne post-attentat.

« On a plus que jamais eu envie de sortir, de se retrouver, de se rencontrer, de se sentir aimés, de lâcher prise et d’aimer en retour. C’est un peu naïf mais on a besoin de ça maintenant », analyse Vincent. « Les trois premiers mois ont été compliqués. Mais la peur a été écrasée par l’offre », assure Eric Labbé, comparant la fête à une « soupape devenue nécessaire ». Car pour lui, « la fête est peut-être devenue le seul moment où on se mélange, où on va à la rencontre de l’autre et de la différence », rembobine-il. Selon Rémi Calmon, directeur exécutif du Sneg and Co, syndicat national des entreprises gaies, « Paris est devenu une fête » dans les endroits qui se renouvellent.

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« Les attentats ont renforcé la désaffection des lieux de nuit classiques et dans le même temps l’envie de faire la fête différemment », dit-il. Et ce, sans jamais oublier le drame. « Mes voisins sont partis pendant ces attentats. Aujourd’hui, je continue pour eux. Ils étaient là pour faire la fête. Ils ne se sont pas posés de questions. Pourquoi s’en poser ? », sourit Dany, qui admire l’effervescence qu’il y a dans sa rue du 11e ce jeudi soir, comme finalement n’importe quel soir dans ce quartier de Paris.