Paris: Quand la SNCF demande les dernières volontés de ses passagers à la gare de Lyon

REPORTAGE La gare de Lyon a installé la semaine dernière des tableaux pour que les usagers laissent leur dernière volonté avant de mourir. Une œuvre de l’artiste Candy Chang provoquant des réactions hétéroclites…

Romain Lescurieux

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Les panneaux « avant de mourir, je voudrais » sont installés à la gare de Lyon jusqu'en septembre.
Les panneaux « avant de mourir, je voudrais » sont installés à la gare de Lyon jusqu'en septembre. — R.LESCURIEUX

« Que tu saches que je t’aime ». « Aller à Disney World ». « Ton 06 ». Notés à la craie, ces messages complètent ce lundi, cinq mots indélébiles inscrits sur des tableaux noirs installés dans le hall principal de la Gare de Lyon (12e arrondissement) depuis le 1er août. Si certains passants s’en donnent à cœur joie, d’autres se content de scruter du coin de l’œil ce projet artistique qui tient en ces cinq mots : « Avant de mourir, je voudrais… » («  Before I die, I want to… »), ne laissant finalement personne dans indifférence.

Militaires, dessins à la craie et projet « anxiogène »

Cette œuvre est signée Candy Chang, une artiste américaine, qui en 2011, après le décès d’un proche avait transformé une maison délaissée de son quartier de la Nouvelle-Orléans en un tableau noir griffé de l’inscription « Before I die I want to ». Un moyen d’inviter les passants à y inscrire leur dernière volonté ou simplement de s’exprimer. Après l’installation de 1.000 panneaux de ce type dans près de 70 pays - dont la France - le projet fait désormais son arrivée dans une gare parisienne.

L’objectif : « Favoriser le partage en offrant un espace d’expression aux 400.000 voyageurs qui passent quotidiennement par la gare de Lyon », explique pour 20 Minutes, Gares et Connexions, la branche de la SNCF chargée de gérer et de développer les gares voyageurs. Mais pour certains, la présence de ce mur est « étrange » dans un contexte d’ état d’urgence prolongé et d’une vague d’attentats sans précédent dans l’Hexagone.

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« Je ne vois pas le but d’exposer sa dernière volonté aux yeux de tout le monde », grogne Evelyne, 54 ans. Non loin d’elle, une petite fille se saisit d’une craie pour dessiner sur le tableau. Dans son dos, trois militaires passent et veillent sur les allées et venus des voyageurs. « Je trouve surtout ce projet très anxiogène. D’autant plus dans une gare », relève Evelyne. Un sentiment partagé sur les réseaux sociaux par certains internautes. De son côté, Gares et Connexions s’en défend.

« Nous souhaitons éveiller ce qu’il y a de plus beau en chacun de nous »

« Nous avons commencé à préparer cette collaboration avec l’artiste Candy Chang il y a plus de deux ans. Donc bien avant les différents attentats. Et évidemment, nous nous sommes questionnés sur le fait de maintenir ou pas, surtout après l’attentat de Nice car nous sommes conscients que cela peut faire écho aux événements et faire ressurgir des émotions. Mais nous souhaitons éveiller ce qu’il y a de plus beau en chacun de nous. Soit le désir, l’enthousiasme, le rêve et l’envie de continuer à vivre », ajoute-t-on au sein de Gares et Connexions.

Mais cette œuvre qui a été mise en place dans différentes villes du monde – « et pas forcément les plus peaceful : Jerusalem, Cap Town, Bogota », rappelle la branche de la SNCF - rencontre aussi un certain engouement. A l’image d’Alice et Agostino, originaires des Yvelines.

« Cela donne une dimension heureuse dans un endroit de passage »

« Je trouve ça très sympa. Personnellement, j’aimerais rencontrer mes petits enfants avant de mourir », lance Alice, 62 ans. « Cela donne une dimension heureuse dans un endroit de passage. Ça fait réfléchir, ça fait parler et ça donne envie de vivre », ajoute-t-elle. De son côté, son mari, Agostino, s’approche du tableau et note méticuleusement : « Que Dieu s’explique ». « Il va falloir qu’il donne des explications sur le bordel qu’il y a dans le monde », commente-t-il. Alice reprend la parole. « Le mot mourir sur ce tableau peut faire peur, mais en réalité c’est une porte ouverte aux rêves. Un hymne à la vie », sourit-elle.

Une phrase inscrite sur le panneau
Une phrase inscrite sur le panneau - R.LESCURIEUX

Myriam, 18 ans, avoue, elle, avoir fait un lien avec les attentats au premier abord, mais salue finalement l’initiative. « C’est beau », glisse-t-elle. « Forcément ça rentre en collision avec des événements collectifs ou personnels. Mais j’aime quand les gens s’expriment », affirme enfin Danielle, 50 ans.

Une expérience qui pourrait être étendue

« Nous avons eu de très bons retours des clients de la gare. Les phrases sont valorisantes et montrent que les gens ont envie de s’exprimer et continuer de vivre », se réjouit-on chez Gares et Connexions qui veille sur l’événement.

Chaque matin, le tableau qui concentre quotidiennement une centaine de messages, est en effet effacé. Au fur et à mesure de la journée, quelques phrases sont également supprimées par l’adjoint au chef de gare qui fait une « tournée » cinq fois par jour pour vérifier l’état de l’œuvre. « Cela représente deux phrases par jour. Et ce sont souvent des mots à caractère grossier ». Ce tableau sera testé jusqu’à fin septembre et pourrait « potentiellement réapparaître dans d’autres gares », indique-t-on au sein de Gares et Connexions.