Saint-Denis: Le dernier maraîcher du 93 cherche son successeur

AGRICULTURE URBAINE A 75 ans, René Kersanté veut souffler tout simplement. Les 3,7 hectares que sa famille exploite depuis près de 100 ans au pied des tours sont à reprendre…

Fabrice Pouliquen

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René Kersanté, maraîcher à Saint-Denis, comme l'étaient ses parents et ses grands-parents, passe la main d'ici la fin de l'année 2016.
René Kersanté, maraîcher à Saint-Denis, comme l'étaient ses parents et ses grands-parents, passe la main d'ici la fin de l'année 2016. — F. Pouliquen / 20 Minutes

« Je passe la main », lance René Kersanté en finissant de préparer le café. On serait tenté de ne pas le croire, tant le dernier maraîcher de Seine-Saint-Denis a annoncé des départs imminents à la retraite ces trois dernières années. « Cette fois, c’est sûr, embraye-t-il. J’ai 75 ans tout de même. Je pars à la fin de l’année. »

De terres et des tonnes de souvenirs

Pour prouver sa bonne foi, le Dionysien agite l’appel à candidature lancé par la ville de Saint-Denis, propriétaire de l’exploitation, pour trouver son remplaçant. Le bail comprend la location des 3,7 hectares de terres, mais aussi les deux chambres froides, le hangar de 325 m² et même une jolie petite maison d’habitation…

Mais plus que des bâtiments, René Kersanté laisse une quantité de souvenirs au 114 avenue Stalingrad. Les siens comme ceux de ses aïeux. « C’est ma grand-mère qui a lancé l’exploitation en 1920 après avoir quitté sa Bretagne, raconte-t-il. Le marronnier dans la cour a été planté à la naissance de ma mère et moi-même je suis né à l’étage de la petite maison. »

René Kersanté, maraîcher à Saint-Denis, comme l'était ses parents et ses grands-parents, passe la main d'ici la fin de l'année 2016.
René Kersanté, maraîcher à Saint-Denis, comme l'était ses parents et ses grands-parents, passe la main d'ici la fin de l'année 2016. - F. Pouliquen / 20 Minutes

Une autre époque. « Dans les années 1950, on comptait encore 60 familles de maraîchers entre Saint-Denis, Stains et Pierrefitte, poursuit le maraîcher. C’étaient des petites exploitations, souvent de moins d’un hectare, mais elles faisaient vivre du monde. »

Une ferme entourée d’immeubles »

La bitumisation de la banlieue parisienne et un désintérêt progressif pour le métier (« On nous a longtemps considérés comme des culs-terreux », se rappelle René Kersanté) ont eu raison de l’immense majorité des exploitations. C’est ainsi d’ailleurs la ferme de la famille Kersanté s’est retrouvée peu à peu entourée de grands immeubles. Ceux notamment de la cité du Clos Saint-Lazare, de l’autre côté de l’avenue Stalingrad, réputée très difficile.

« J’ai jamais eu de problèmes avec mes voisins », dit René Kersanté qui s’est surtout concentré sur ses salades et son exploitation. Plutôt bien d’ailleurs. Sa ferme a compté jusqu’à 40 employés au début des années 2000. « Nous produisions alors plus d’un million de salades, 200.000 radis, 100.000 bottes de persil, se rappelle-t-il. Nous travaillions avec une vingtaine de grandes surfaces du coin. »

« Les gens ne mangent plus beaucoup de salades »

René Kersanté a revu depuis à la baisse les quantités. « On ne fait plus que de la salade, indique-t-il. Et seulement 300.000 cette année. » L’exploitation ne fait plus vivre que six personnes. Des membres de sa famille essentiellement. Ses terres sont pourtant toujours aussi bonnes, mais c’est le reste qui ne suit plus. « Le prix d’achat de nos salades n’a pas augmenté depuis des années et les charges sociales plombent le bilan comptable, observe-t-il. Surtout, c’est tout bête, mais les gens ne mangent plus de salades. Et quand ils en achètent, c’est en sachet même si le prix au kilo est bien plus cher. Enfin bref… »

A 75 ans, René Kersanté ne cherche plus trop à comprendre. Sa fille et son gendre, qui travaillent avec lui, devraient tout de même persévérer dans le métier de maraîcher. « Mais dans les Val-d’Oise où nous louons déjà des terres, indique le Dionysien. Là-bas, ils s’en sortiront plus facilement à deux. » Au 114 boulevard Stalingrad, René Kersanté voit plus une association d’insertion reprendre le flambeau.

Cinq réponses à l’appel à candidature

La ville de Saint-Denis a reçu cinq dossiers à son appel à candidature. « Nous les étudierons cet été, précise Cécile Ranguin, maire adjointe EELV à Saint-Denis en charge de l’écologie. La décision devrait être reprise en septembre pour une installation des nouveaux locataires début 2017. »

René Kersanté pliera alors bagage. Direction le Val-d’Oise ou la Bretagne, où sa famille à des pied-à-terre. On l’imagine mal s’éloigner trop des champs. « J’aime trop mon métier pour cela », avoue-t-il quand son épouse n’écoute pas.