Paris: Guitares, bastons, critiques… Dix ans après, retour sur le phénomène des bébés rockeurs

CULTURE En 2006, une vingtaine de jeunes groupes de rock émergent dans la capitale. Le magazine «Rock & Folk» s’accroche aux Converses de ces « bébés » en perfecto, des critiques fusent et à l’arrivée ?...

Romain Lescurieux

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Les Naast, Plastiscines, BB Brunes, Prostitutes
Les Naast, Plastiscines, BB Brunes, Prostitutes — Corentin Lamy, SIPA, François Pomepui

Soudain, Paris s’éveille et se déchire. Véritable renaissance du rock dans le sillage des Libertines, des Strokes et Arctic Monkeys pour certains, mouvement de « fils de bourges » pour d’autres, le phénomène des bébés rockeurs parisiens débute doucement en 2005, explose en 2006 et prend fin deux ans plus tard. « C’était un mouvement de jeunesse spontané. Des gamins inconscients et magnifiques qui ne voulaient pas aller de l’avant mais faire comme avant », se souvient le gourou de l’époque, Philippe Manœuvre aka « Philman », rédacteur en chef du magazine « Rock & Folk » depuis 1973.

Philippe Manœuvre au VIP Room en 2007
Philippe Manœuvre au VIP Room en 2007 - SIPA

Naast, BB Brunes, Plastiscines, The Parisians, Prostitutes, Shades, Brats, Second Sex… Dix ans après l’éclosion de ces groupes, que reste-t-il de ce pogo à la sauce teenager et de ceux abandonnés sur le bord de la route ?

De la « banlieue Disney » à « l’ambiance des Kinks en 1965 »

« C’était devenu un rendez-vous incontournable. Pendant plus d’un an, il n’y avait plus la question « on fait quoi ce soir ? ». Car le vendredi, on le savait, c’était Rock’n’Roll Friday », explique Thomas, 26 ans qui a suivi cette mouvance à partir de 2006 en tant que spectateur, à défaut de l'épouser avec son groupe de musique. « Sur ce point, nous étions en retrait car nous sommes arrivés avec un an de retard », dit-il. Et pour cause. Dans ce mouvement, il ne vaut mieux pas rater un riff. Tout va très vite et c’est fin 2004 que Philippe Manœuvre a le déclic.

« A Rock & Folk, nous nous sommes rendus compte qu’une vingtaine de groupes de rock étaient en train de se monter sérieusement à Paris », lâche Philman. Dans ce petit univers du rock made in Paname, le Bar 3 à Saint-Germain-des-Prés fait alors office de repère. Le red-chef part à leur rencontre et s’en souvient encore. « Ils étaient frais et dynamiques. C’était des enfants qui s’éclataient et jouaient du rock ». « On voulait faire la révolution », affirme Niki, le chanteur des Brats qui était sur scène ce soir-là, non loin de son pote Gustave des Naast. Ils ont à peine 15 ans et viennent de la « banlieue Disney » de Joinville-le-Pont (Val-de-Marne), ou de Saint-Cyr-l’Ecole (Yvelines) pour les Plastiscines, rappelle leur mentor.

Face à l’effervescence, Philman organise dans la foulée la soirée Passe Ton Bac avec de jeunes groupes attirant près de 1.200 personnes, selon l’organisateur. « Du jamais vu », s’exclame Phil qui n’entend pas s’arrêter là. Il met de côté ses envies de week-end, embarque sa fille pour faire « physio » et lance les Rock’n’Roll Friday tous les vendredis entre le Tryptique et le Gibus. Chaque soir, le public regarde trois groupes défiler sur scène. « Des vieux disaient : ça rappelle l’ambiance des Kinks en 1965 », gouaille Philman.

Argent de poche, manteau de fourrure et tribu Myspace

Réunies autour « du rock, de la fête et de la déglingue » entre 500 et 1.000 personnes déambulaient quotidienement dans des caves qui humidifiaient les mèches : « Ça ne coûtait pas cher et ça tombait bien car nous n'avions que de l’argent de poche », rigole Thomas. Les Dr. Martens sont indissociables des pantalons slims et côtoient les perfecto ou des tenus plus extravagantes, chinées aux Puces. Le but: sortir du lot et s’imposer dans une « tribu » cloisonnée et codifiée sous la houlette du réseau social phare de l’époque : Myspace. « Il y avait les gens importants, les groupies, des mecs avec des manteaux de fourrure, d’autres s’inventaient une vie et on avait tous des pseudos », dissèque Thomas. « La première fois qu’on est venus on est sortis de la salle en sang. La semaine d’après on est revenus à plusieurs pour défoncer des mecs, et on nous a foutu la paix », note Hugo, chanteur des Prostitutes à l'âge de 16 ans.

Les Prostitutes
Les Prostitutes - François Pomepui

Soirées open bar, afters avec Pete Doherty… tous parle d’une « adolescence exceptionnelle » pour « des gamins lambda ». Les premiers contrats se signent, les EP sortent dans les bacs, les tournées commencent et Niki est collé par sa professeur d’anglais parce qu’il a « séché pour jouer au Printemps de Bourges », se marre celui qui a aussi joué en première partie d' Iggy and The Stooges au Zénith à quelques jours de son bac. La France commence alors à les découvrir et les boucliers se dressent.

« Je me suis rasé le crâne pour ne plus être reconnu »

« Cette nouvelle scène rock parisienne (Naast et Second Sex en tête) clament péniblement leur amour pour le punk en enfilant un T-shirt Johnny Rotten », analyseTélérama. Les termes de « fils à papa », « pistonnés », « Parigots », ressortent aussi ici et là dans des commentaires et sur des blogs.

Un concert des BB Brunes
Un concert des BB Brunes - SIPA

« On s’est fait taper par tout le monde. Des gros connards dont le boulot est de casser ont trouvé que c’était scandaleux, mais ce sont des gens qui n’aiment pas le rock. Il y a aussi eu aussi une attitude très anti-parisien » s'emporte encore en 2016 Philman. « On se prenait des doigts d’honneur et des gobelets dans la gueule mais c’était notre carburant », confie Hugo. En mars 2007, le concert des Naast à Bègles cristallise cette tension. Gustave plante une fourchette dans l’œil puis dans le corps du bassiste d’un groupe local. Les Naast sont rangés dans la rubrique des faits divers, le mouvement s’essouffle. Et certains gardent un souvenir de cette époque teinté d’amertume. « Nous n’avons pas vraiment profité de notre jeunesse », déplore Niki, avec du recul.

>> Lire aussi. Naast joue de la fourchette

« On bossait beaucoup. Mais les gens sont devenus agressifs dans les concerts. Ça a été traumatisant. Psychologiquement, c’est dur d’être détesté. Je me suis même rasé le crâne pour ne plus être reconnu », rembobine l’ancien chanteur des Brats qui du haut de ses 27 ans, tente désormais une carrière solo.

Que reste-t-il ?

Aujourd’hui, Les Plastiscines poursuivent leur route aux Etats-Unis, les BB brunes attirent un public assez jeune, leur chanteur, Adrien Gallo, s’en sort en solo et Hugo des Prostitutes travaille chez Rock & Folk. Quant à Gustave des Naast, il est devenu arrangeur en Angleterre. Contacté par 20 Minutes, il n’a pas répondu à nos sollicitations mais est revenu pour le magazine Tsugi sur cette époque : « Avec le recul je trouve ça indécent de s’acharner sur une génération de cette façon, même si je comprends certaines jalousies et frustrations qui ont pu émerger ».

Un concert des BB Brunes
Un concert des BB Brunes - SIPA

Sans regret, ni amertume, le gourou joue son rôle protecteur jusqu’au bout : « Ces gamins nés entre 1987 et 1990 avaient envie de secouer la monotonie de la vie et la jouer comme des punks en 1977. Il y avait des concerts à faire, ils les ont faits. Des bières à boire, ils les ont bues. Des filles à embrasser, ils les ont sûrement embrassées », conclut Philman. Mais ça pour le savoir, il fallait être branché sur un Myspace dédié aux potins de l’époque. « Il s’appelait Paris-Paris », se souvient Thomas.