Mémoires d'une balayeuse: «On fait de jolies rencontres et on a parfois l’impression d’être les cow-boys de la rue»

INTERVIEW Dans «Il est cinq heures, Paris s’éveille» qui sort ce jeudi, Anna Livart, raconte pourquoi elle a choisi de devenir balayeuse pendant deux ans dans la ville lumière...

Propos recueillis par Delphine Bancaud

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Anna Livart a été balayeuse à Paris. Lancer le diaporama
Anna Livart a été balayeuse à Paris. — Editions de l'Opportun

« Je voulais étudier chaque pavé, connaître le fin mot de l’affaire, apprendre l’histoire qui se cachait derrière, sentir la chaleur des nombreuses semelles qui avaient remué la pierre ». DansIl est cinq heures, Paris s’éveille* qui sort ce jeudi en librairie, Anna Livart, une Néerlandaise trentenaire, raconte pourquoi elle a choisi de devenir balayeuse pendant deux ans et évoque tout ce que lui a appris ce métier, tant sur l’âme humaine, que sur les Parisiens et sur la ville de lumière elle-même. 20 minutes revient avec elle sur les aspects les plus marquants de son expérience.

Comment une jeune femme de 25 ans, Néerlandaise et diplômée en communication, décide-t-elle de devenir balayeuse ?

Je n’arrivais pas à trouver du travail dans ma branche, quand j’ai décidé de passer le concours pour devenir balayeuse àParis. Je voulais connaître la capitale de l’intérieur. Je me doutais que ce métier allait aussi me permettre de faire beaucoup de rencontres. Et j’étais enthousiaste à l’idée de travailler à l’extérieur et de faire des efforts physiques au quotidien, car je suis très sportive.

Contrairement à ce que l’on pourrait croire, le métier d’éboueur attire beaucoup de candidats. Comment l’expliquez-vous ?

Le statut de fonctionnaire attire, surtout en temps de crise. Et avec les primes (de risque, de travail matinal, le dimanche et les jours fériés), plus les heures supplémentaires, on arrive à gagner bien plus qu’un smic à la fin du mois. Par ailleurs, plusieurs de mes collègues exerçaient d’autres métiers auparavant, parfois plus prestigieux socialement. Mais ils souffraient d’un mal-être au travail et ont décidé de changer de voie pour exercer un métier qui leur donnait plus de liberté et leur permettait de travailler à l’extérieur dans un joli décor.

Pensez-vous que la plupart d’entre eux sont épanouis dans leur travail ?

Oui, car ils n’ont pas un chef en permanence sur leur dos et ils ont des objectifs professionnels pas très compliqués à réaliser. Grâce à ce métier, on fait de jolies rencontres et on a parfois l’impression d’être les cow-boys de la rue ! Il existe aussi une vraie solidarité entre les balayeurs. Même s’ils sont de cultures et dereligions différentes, ils cohabitent en harmonie, car ils ont le sentiment d’être tous dans le même bateau.

Le fait d’être une femme dans cet univers était-il compliqué ?

A l’époque, sur 5.000 employés à la propreté de Paris, il y avait 200 femmes. Ce n’était pas un souci, car les collègues et les usagers étaient plutôt galants à l’égard des balayeuses. Je n’ai eu à faire qu’une fois à un exhibitionniste dans la rue. Et comme je me suis moquée de lui, ça l’a calmé rapidement.

Un de vos collègues dit qu’être éboueur c’est un peu comme être sociologue. Qu’avez-vous appris en exerçant ce métier ?

La plupart du temps, les piétons ne nous voient pas, mais nous, nous les observons. On pourrait croire que ce métier est monotone, mais il est au contraire dynamique, car il nous plonge dans un univers cosmopolite et divers. J’ai notamment été frappée par mes rencontres avec les SDF. Certains d’entre eux m’ont bluffée, car ils réussissent à se créer une place dans la société, même s’ils vivent de manière très précaire. Ils discutent avec les autres, lisent, ont leurs habitudes…

Dans certains arrondissements, les habitants parlent aux éboueurs. Quelles confidences les plus surprenantes avez-vous recueillies ?

La tenue des balayeurs inspire confiance. Et quand on sourit aux gens, certains nous ouvrent leur cœur. Sans doute parce qu’il y a une grande solitude à Paris. Je me souviens notamment d’une dame qui me tenait au courant de l’évolution de la maladie de son mari lorsqu’elle sortait son chien. Elle avait besoin d’être écoutée.

La pire contrainte de ce métier n’est-elle pas le froid l’hiver ?

Si. Les mois d’octobre et de novembre où l’on ramasse les feuilles sont aussi difficiles physiquement. Et comme je me levais tous les jours à 4 heures du matin, j’avais l’impression d’être en décalage horaire permanent. Mais contrairement à ce que je redoutais avant d’exercer ce métier, je ne me suis jamais sentie sale, parce que nous changeons de polo et de pantalon tous les jours et qu’il y a des douches dans l’atelier.

Quels sont les objets les plus étonnants que vous avez trouvés sur le trottoir ?

Une fois, j’ai trouvé un Ipod presque neuf. Un de mes collègues est tombé un jour sur un cercueil. Il a voulu en faire un placard à bouteilles, mais sa femme a refusé. Un autre a trouvé un pistolet et un autre encore une perruque de maestro. Les Parisiens jettent beaucoup de choses qui peuvent encore servir. Et les trouver fait partie des avantages du métier !

Vous racontez que les éboueurs sont parfois agressés…

Cela arrive lorsque des personnes ont bu et rentrent chez elle. Une fois, une femme a jeté des œufs à sa fenêtre sur un collègue. Ce ne sont pas des actes prémédités, mais les faits de personnes qui sont sous influence ou ressentent un mal-être. Ils se défoulent sur la première personne qu’ils trouvent sur leur passage.

Vous dressez le portrait de nombreux collègues, dont certains ont eu des destins étonnants. Quels sont ceux qui vous ont le plus marqués ?

L’un des collègues était assez philosophe. Il avait vécu chez les Jésuites, puis était devenu peintre en bâtiment, avant d’être balayeur. Avec lui, on parlait littérature, cinéma et religion. Un autre était mythomane et me racontait qu’il avait exercé énormément de métiers. Je n’ai jamais su s’il le faisait pour attirer mon attention ou parce qu’il voulait réenchanter sa vie. Parfois certains de mes collègues ne me paraissaient pas intéressants de prime abord, mais au final, tous l’étaient. Cela m’a prouvé que chacun était riche de sa différence.

Vous avez découvert la culture syndicale à la française grâce à ce métier, que vous qualifiez d’extraordinaire. Pourquoi ?

Les balayeurs les plus âgés nous ont raconté comment ils ont lutté pour obtenir des poubelles à roulettes, des douches dans les ateliers, des tenues adéquates et des réfectoires propres. Toutes ces avancées sociales ont été conquises grâce à leur force de conviction.

Aujourd’hui vous travaillez dans une cuisine collective. Quel regard portez-vous sur vos ex-collègues et sur votre passé de balayeuse ?

J’aimerais bien savoir comment ils vont. Je ne peux plus les croiser car j’habite désormais dans le Sud de la France. Leur diversité culturelle me manque. Cette expérience de balayeuse m’a permis de développer une certaine confiance en l’humanité.

*Il est cinq heures, Paris s’éveille - Mémoires de balayeuse d’Anna Livart, éditions de l’Opportun, 15,90 euros.