«Il faut sortir les profs de leur bulle»

REPORTAGE Laurence, assistante sociale au collège de Montfermeil a emmené les enseignants...

Texte : Michaël Hajdenberg, photos : S. Pouzet / 20 minutes

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Reportage à Montfermeil, où les profs découvrent la cité où vivent leurs élèves.
Reportage à Montfermeil, où les profs découvrent la cité où vivent leurs élèves. — S. POUZET / 20 MINUTES

La semaine dernière, une nouvelle professeur de sciences et vie de la terre (SVT) a demandé à Laurence : «Est-ce qu'il y a vraiment beaucoup de viols à la cité des Bosquets? Beaucoup de tournantes? Parce que je dois parler de sexualité en cours et je me dis qu'il y a peut-être des choses à ne pas dire...» Laurence est assistante sociale au collège Jean-Jaurès de Montfermeil (Seine-Saint-Denis) depuis dix-huit ans. «Et en dix-huit ans, je n'ai entendu parler que d'un seul cas de tournante dans la cité. Bien sûr, il y a beaucoup de problèmes aux Bosquets. Mais les professeurs qui débarquent pensent que c'est Chicago. Ils ont une image fausse, des idées hypernégatives qui les angoissent. Il faut les sortir de leur bulle.» Hier, comme à chaque rentrée scolaire depuis six ans, Laurence a donc emmené les nouveaux profs du collège aux Bosquets. Une initiative «unique» dans le département selon elle, alors que «ça permet de casser les images et les peurs».

«Tapie a fait installer tout ça. Mais personne ne s'en sert»

La cité, qui jouxte celle de la Forestière à Clichy-sous-Bois d'où sont parties les émeutes de 2005, est à cinq minutes à pied du collège. Mais c'est un monde à part. «Les habitants des Bosquets ne fréquentent pas non plus les zones pavillonnaires, explique Laurence en montrant un plan de la ville. Ce sont des quartiers qui ne se côtoient pas, hormis au collège.»

Première halte au centre équestre, près des terrains de tennis. «C'est Tapie qui a fait installer tout ça quand il était ministre. Mais jamais les gamins de la cité n'y sont venus. C'est difficile d'expliquer pourquoi. Il y a une barrière physique et psychologique.» L'arrêt suivant se fait au terrain de foot, à quelques mètres des grandes barres délabrées. «C'est le bijou de la ville. Une pelouse magnifique. Mais pour la préserver, on ne peut jouer dessus que six heures par semaine. Les gamins ne peuvent donc pas la fouler.» Le plan de rénovation urbaine prévoit un autre terrain, synthétique celui-là. Mais surtout la destruction de plusieurs tours. «Cela provoque beaucoup d'angoisse dans les familles, explique Laurence. En 1965, ce sont des enseignants et des cadres supérieurs qui ont acheté dans ces tours. Mais la situation s'est vite dégradée. Les syndics n'ont pas été à la hauteur, et ils ont revendu à des familles immigrées qui vivent là depuis les années 1970-1980. Ces familles ne peuvent revendre car cela ne vaut plus rien. Et elles ne comprennent pas bien ce qu'elles vont devenir avec la destruction des tours.»

«On est déformés par la télé»

Les profs découvrent pour beaucoup un univers inconnu. Même si certains ont déjà enseigné dans des établissements de banlieue ces dernières années. «A Bobigny (93), Drancy(93), Choisy-le-Roi (94), énumère Solène dans les allées du marché de Clichy. Mais je n'avais jamais mis les pieds dans une cité. Après la journée de boulot, on rentre chez soi. En fait, on est déformés par les clichés de la télé. Alors que c'est plein de chaleur humaine. Ça donne envie de sortir les gamins d'ici.» D'autant qu'au cours d'une réunion avec des associations, des psychologues et des éducateurs, tous ont tenu le même discours : «Les gens ne sortent pas de la cité.» Ici, il n'y a pas de cinéma, pas de piscine, pas de patinoire. Et seulement un tabac, un épicier et un bar pour quelque 5.000 habitants. «Ils ne vont pas voir ailleurs car il n'y pas de transports publics pour sortir. Il faut 1h20 pour rejoindre Paris.» Frédéric, prof de SVT, semble sidéré : «Je viens en voiture et j'ignorais tout ça. J'apprends aussi que la plupart des parents n'ont pas compris que le collège ne gérait pas tout. En fait, ils ne sont pas démissionnaires. C'est juste qu'il faut leur expliquer leur rôle.» Solène reprend: «C'est rassurant de voir qu'il y a un tissu associatif qu'on peut interroger, qui peut faire l'intermédiaire avec les parents. En fait, c'est le genre de visites qu'on devrait faire dès l'IUFM (Institut universitaire de formation des maîtres).» Ce qui éviterait aux profs quelques nuits d'angoisse.