Libres enfants de l'Ecole Nouvelle d'Antony

Sophie Caillat - ©2007 20 minutes

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Exercice de rentrée dans le CM1-CM2 de Paul Le Cabellec, à l'Ecole Nouvelle d'Antony* (Hauts-de-Seine). Devant le tableau, un élève mime un animal, ses camarades doivent deviner lequel. Un petit clown agité, des fous rires, une forêt de doigts levés. Chacun trépigne de dire qu'il a trouvé, mais c'est le bout de chou qui distribue la parole. Dans un coin, l'adulte n'est là que pour « réguler, cadrer leur liberté ». Autre moment, les élèves doivent choisir le « projet » qui les occupera plusieurs mois de l'année. Louise voudrait travailler avec Zoé, mais celle-ci est dans une autre classe. « On s'arrangera », lui répond l'instit. Puisque ça leur fait plaisir. Il est 15 h, aucune cloche ne sonne la récré, l'enseignant la décrète lorsqu'il sent la fatigue pointer.

Les élèves ne sont pas notés au cours de leur scolarité

Dans cette ancienne villa d'artistes, en lisière du parc de Sceaux, cent cinquante enfants, de la maternelle au CM2, pratiquent une école pas comme les autres. Cette méthode-là n'a pas le nom d'un célèbre pédagogue, tels les Montessori, Freinet et autres Steiner. Mais elle remonte à la même époque, ces années 1960 où l'on refaisait le monde en tuant les pères, à commencer par Jules Ferry. Ici, la seule doctrine mise en avant est la « confiance ». Ainsi, aucune note ne viendra rassurer les parents sur les progrès de leur progéniture : c'est l'enfant qui lui-même remplit, avec l'instit, son « classeur des brevets » où est inscrit tout ce qu'il doit avoir acquis dans l'année. Ce sont les camarades de classe qui évaluent les progrès de comportement des uns et des autres. Désigner celui qui est apte à présider le conseil de classe est, par exemple, une décision collective.

Certains parents sont des militants de l'éducation, qui ont eux-mêmes fréquenté ces écoles-là, ou sont arrivés ici après avoir été « effrayés par la grosse machine de l'école publique ». Ainsi, Corinne Jager, dont deux enfants sont inscrits à l'école, en CE2 et en CM2, a vu à Antony « des enfants heureux, matures, et des adultes qui ne sont pas là pour surveiller et punir ». Qu'importe s'il faut organiser des vide-greniers pour financer les classes vertes, ou animer soi-même des ateliers d'anglais ou de théâtre.

Un recrutement dans une vingtaine de communes

Aucun tri social n'est fait au recrutement : grâce au contrat d'association avec l'Etat, c'est l'Education nationale qui paie les profs. La participation des familles est réduite et surtout proportionnelle à leurs revenus (à partir de 120 euros par trimestre). D'ailleurs on vient d'une vingtaine de communes alentour à l'Ecole Nouvelle d'Antony. N'empêche que ne se présentent que des parents particulièrement renseignés et concernés, prêts à s'impliquer dans une école exigeante vis-à-vis d'eux. Certains critiqueront un microcosme en décalage total avec ce que les enfants auront à vivre par la suite. Ici, « on part des besoins de l'enfant, de sa nature et ses curiosités, il est au centre », résume Roger Auffrand, auteur de Changeons l'école : nous sommes tous ministres de l'éducation et du Guide annuaire des écoles différentes.

Arrivé en sixième toutefois, l'atterrissage n'est pas toujours simple. « Mes cousines me disent que j'aurai du mal au collège car je n'ai jamais eu de devoirs », s'inquiète Margaux, 10 ans. « J'aimerais bien en avoir à faire le soir », confie-t-elle. Louise aussi, puis elle se ravise: « De toute façon, je n'aurais pas le temps, avec toutes mes activités, la natation synchronisée, la flûte... » Très entourées, curieuses et visiblement bien dans leur peau, ces petites filles feront, sans doute, de bonnes élèves de sixième. D'autres anciens élèves d'Antony auront peut-être plus de mal à s'habituer à ne plus tutoyer l'adulte, et à en changer toutes les heures. Mais en fin de sixième, leurs bulletins scolaires sont « bons, 100 % de passage », assure le directeur Frédéric Buirette.