«Jambisations» dans le 93: Quand règlement de comptes rime avec mutilation

FAITS DIVERS A Marseille, on tue. En Seine-Saint-Denis, les règlements de compte entre dealers se font plutôt à coup de balles dans les membres inférieurs…

20 Minutes avec AFP

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Des policiers devant un immeuble après une fusillade le 30 avril 2015 à Saint-Ouen
Des policiers devant un immeuble après une fusillade le 30 avril 2015 à Saint-Ouen — LIONEL BONAVENTURE AFP

«A Marseille, on tue. Ici, on mutile: une ou plusieurs balles dans les jambes, c'est une particularité locale.» En Seine-Saint-Denis, les policiers ont désormais un nom pour désigner les expéditions punitives entre dealers: «jambisation».

Quand il a épluché la base de données qui recense les blessés par arme à feu dans ce département populaire de banlieue parisienne - 33 en 2015 -, Frédéric Adnet, chef du Samu 93, est tombé de l'armoire. «Cuisse, cuisse, jambe, genou -deux impacts-, genou...», égrène le médecin. «Le nombre de blessures aux membres inférieurs est... frappant.»

Trois jambisations entre fin janvier et début février

Rien qu'entre fin janvier et début février, la même scène s'est jouée à trois reprises. Stains, haut lieu du trafic de drogue du département, 30 janvier: en pleine nuit, un tireur cagoulé et ganté tire sur un jeune homme au pied d'un immeuble. Au niveau d'un genou. Cinq jours plus tard, une deuxième victime est atteinte à une cuisse. «Match retour», dira la police.

Entre-temps, à Saint-Denis, un troisième homme est touché à un pied par deux projectiles tirés par un agresseur en voiture, en pleine journée. Avec cette fois une victime collatérale: sa fille de 12 ans, légèrement blessée à un coude.

Des enquêtes sont en cours. Mais pour un membre de la police judiciaire, «pas de doute, on est dans une nouvelle série de +jambisations+, après la trêve de l'état d'urgence», instauré après les attentats du 13 novembre.

« Un mec qui disparaît, au bout de 15 jours, on l'oublie »

«Désormais, en Seine-Saint-Denis, on donne des leçons en mutilant, dit-il. Pourquoi? En terme d'exemplarité, c'est plus efficace: un mec qui disparaît, au bout de 15 jours, on l'oublie. Alors que celui qui se trimballe dans la cité avec des béquilles ou en fauteuil roulant, c'est autre chose.»

Autre hypothèse avancée: «Pour coups et blessures avec armes, les auteurs ne risquent pas les assises. Et donc pas de lourdes peines». Et le fonctionnaire, «sidéré par ces actes punitifs», d'ajouter: «Il y a dix ans, au Clos Saint-Lazare, à Stains, les mecs se flinguaient à la pelle. Ça a complètement disparu».

« Les victimes boiteront toutes leur vie »

Estimées par une source policière du département à une vingtaine environ en 2015, ces «jambisations» trouvent leur origine dans les «gambizzazioni» italiennes. La «méthode» - le tireur vise les jambes, sans chercher à tuer - était prisée de la mafia mais aussi des Brigades rouges, pendant les «années de plomb». Les séquelles sont souvent irréversibles. «Un fémur éclaté, ça se guérit, mais les victimes boiteront toute leur vie», selon le Dr Adnet.

«On a des périodes avec des +jambisations+ à tour de bras. C'est par phases, par lieu, en fonction des logiques de territoires dans le +deal+», analyse de son côté un policier de la sûreté territoriale de Seine-Saint-Denis. «Mais c'est à chaque fois le même scénario: la victime ne voit pas du tout ce qui a pu lui arriver, parle d'erreur sur la personne et ne dépose pas plainte.» Un de ses collègues cite le cas d'un «gamin jambisé» en septembre: «Il était arrivé la même chose cinq mois plus tôt à son frère, mais lui ne voyait pas du tout le rapport.»