Paris: Politique, tricot ou religion… Des inconnus prennent des « Kawaa » pour échanger

SOCIETE Lundi soir, dans un bistrot du 10e, une vingtaine de personnes ont participé à un « Kawaa Grandir Ensemble » qui permet d’échanger sur les convictions et pratiques de chacun…

Romain Lescurieux

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Lundi soir, dans un café du 10e, des inconnus ont échangé sur la religion
Lundi soir, dans un café du 10e, des inconnus ont échangé sur la religion — R.LESCURIEUX

« Tu penses quoi de cette peur désormais quotidienne de perdre la vie ? », questionne Marie. « Ce n’est pas à ce point » répond du tac au tac, Khalil. « C’est surtout la sensation d’être mal perçu que je trouve dominante », poursuit cet homme de confession musulmane. Ils ne se connaissent que depuis quelques minutes, mais parlent déjà à une table de L’Apostrophe - un bistrot du 10e arrondissement - de sujets personnels. Les yeux dans les yeux.

Elle, a 32 ans. Lui, 30 ans. Ils ne se sont pas rencontrés sur Tinder. Mais via Kawaa, un site Internet et une appli qui « aide des gens à se retrouver dans la vie réelle autour de centres d’intérêt », affirme Kévin André, cofondateur de la start-up. Un concept né en 2014 autour d’un paradoxe. « Nous vivons dans un monde où nous sommes de plus en plus proches géographiquement et et de plus en plus connectés. Mais au final, nous sommes de plus en plus isolés  », ajoute le jeune homme.

« Permettre à des gens de se rencontrer et de se comprendre »

Parfois, il y a des « kawaa » organisés autour de la politique, de l’entreprenariat social ou même du tricot. Mais ce lundi soir, ils étaient une vingtaine d’inconnus à discuter des religions : Un « Kawaa Grandir Ensemble ». Une initiative née fin novembre 2014, après l’attaque meurtrière d’une synagogue de Jérusalem. A ce moment-là, Marine Quenin, déléguée générale du fonds de dotation « Grandir Ensemble » et Kévin André décident d’organiser des rencontres « autour de l’interconvictionnel partout en France ».

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Après des expérimentations dans différentes villes, ils poursuivent désormais officiellement ce « mouvement citoyen » avec un objectif simple : « Nous voulons permettre à des gens qui ne connaissent pas, de convictions différentes, de se rencontrer pendant une heure et au final de se comprendre », détaille Marine Quenin. « Car une partie des tensions sont le fruit d’une incompréhension », déplore la jeune femme. Louis, 62 ans, s’est rendu pour la première fois ce lundi à un « kawaa ».

« Je m’intéresse à cette problématique. Et je suis persuadé qu’on peut résoudre certaines tensions en écoutant, parler et comprendre », dit ce retraité venu « chercher des réponses ». Avec toutefois l’obligation de respecter certaines règles.

« Avec Marie, nous avons parlé de la situation en France et l’islamophobie »

« On va essayer d’utiliser plutôt le « tu » et le « je », que le « nous » qui fait référence à une communauté dans sa globalité. Enfin, personne ne doit être là pour convaincre mais échanger », annonce Emilie, l’animatrice de la soirée qui a tiré au sort les binômes qui vont se découvrir. Très vite, dans le brouhaha de la salle, des bribes de conversations surgissent. « On ne peut pas tuer délibérément sans être drogué ou endoctriné », lance une femme fille accoudée à une table. « Je crois que si », soutient Louis. Les échanges s’intensifient, les tasses de café se vident et à l’arrivée Khalil se dit « satisfait de s’être ouvert à l’autre » le temps d’un instant.

« Sans envie particulière, je suis venu rencontrer des gens avec des opinions différentes », assure le jeune homme. « Avec Marie, nous avons parlé de la situation en France, l’opinion que l’on peut avoir sur mes croyances et l’islamophobie », dit-il. « C’est un sujet que je trouve majeur en France aujourd’hui et c’est important de réfléchir ensemble », surenchérit la jeune femme.

« Nous n’avons pas fait la révolution mais nous avons mis un peu de complexité dans le regard qu’on porte sur l’autre », se réjouit Marine Quenin qui espère qu’« un million de personnes aient pris le temps d’un « kawaa » d’ici deux ans ». Car selon elle, « nous avons tous un café en bas de chez soi et une heure dans son agenda ».