Attentats à Paris: Le quotidien tourmenté de ceux qui vivent sur les lieux des attentats

TEMOIGNAGES Les habitants du Xe et XIe arrondissement de Paris sont touchés mais n’envisagent pas de quitter leur quartier. Bien au contraire…

Romain Scotto

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Fleurs et drapeaux tricolores en hommage aux victimes des attentats, le 16 novembre 2015 devant le café Le Carillon rue Bichat à Paris
Fleurs et drapeaux tricolores en hommage aux victimes des attentats, le 16 novembre 2015 devant le café Le Carillon rue Bichat à Paris — MIGUEL MEDINA AFP

Les tirs de kalachnikovs résonnent encore dans leur esprit. Les images, elles, défilent aussi sans arrêt depuis cette sinistre nuit ayant coûté la vie à 129 personnes, principalement dans les lieux de vie du Xe et du XIe arrondissement de Paris. Six jours après les attaques, ceux qui habitent le quartier ne cherchent pas vraiment à savoir pourquoi les terroristes ont encore frappé ici, 11 mois après les attentats de Charlie Hebdo. « Peut-être parce que c’est l’endroit le plus agréable de Paris », sourit Lucien, un retraité de la rue Alibert, tout près du Carillon.

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Pour lui comme pour Suna, une voisine du bar hôtel lourdement mitraillé, inutile d’évoquer un départ du quartier. L’idée semble même complètement déplacée : « Vous plaisantez ? Jamais de la vie », répond la jeune femme qui « commence à peine à réaliser. Au contraire, on va rester là pour leur montrer qu’on peut y vivre normalement. »

Même discours dans la bouche de Line, dont les fenêtres donnent sur les gerbes de fleur amassées devant La Bonne Bière. Cette habitante du Boulevard Richard-Lenoir sait déjà qu’elle n’oubliera jamais ce qu’il s’est passé. « J’ai vécu un an à Belfast quand j’étais jeune. Le terrorisme, je connais. Je peux vous dire qu’on ne passe pas à autre chose comme ça. Mais moi j’adore mon quartier. Je continuerai à aller au cinéma, aux terrasses de café. »

Cette volonté de ne pas céder à la peur est aussi partagée par Ugo, résident du 56 Boulevard Voltaire soit à un jet de pierre du Bataclan. Son immeuble est d’ailleurs toujours protégé des policiers. Le jeune homme se dit marqué mais n’envisage pas de déménager. « Je vais rester là, c’est sûr. Par contre je ne mettrai plus les pieds au Bataclan. On devait y aller le lendemain en plus », témoigne cet habitué des lieux.

Brigitte et Yvette vivent toutes les deux près des lieux touchés par les attentats.

En cette période de deuil, où les hommages se multiplient de jour comme de nuit, malgré la pluie, certains souhaiteraient pourtant retrouver un peu de sérénité. « Voir tout ce monde se recueillir, c’est lourd à porter. Ça pèse au quotidien. Ces fleurs, ces impacts de balles, je voudrais ne plus les voir » avoue Brigitte, gardienne d’immeuble depuis 25 ans tout près du Bataclan. La nuit du carnage, elle a caché une cinquantaine de personnes dans un local de sa résidence. Elle se dit d’autant plus touchée qu’elle connaît tout le monde dans ce « petit village ».

D’autres au contraire, apprécient la présence de ces anonymes en plein recueillement. « On se sent moins seuls, ça fait chaud au cœur », grelotte Yvette, en sortant de son appartement, rue de la Folie-Méricourt pour effectuer son « tour de l’après-midi ». Le chariot de courses encore vide. Cette retraitée craint juste une chose désormais : un changement de mentalité dans le quartier. « Ce qu’on entend sur les Maghrébins maintenant, ça ne me plaît pas. Les gens font des amalgames. »

Pour elle comme pour la plupart des personnes interrogées, l’avenir de ces lieux de mémoire du Xe et XIe arrondissement passe « forcément » par l’édification d’un mémorial ou la pose de plusieurs plaques commémoratives. « Ce serait bien le minimum » pour ne pas oublier la tragédie, une fois les fleurs fanées.