«Un photographe au Muséum»: La science saisie par l’objectif de Robert Doisneau

REPORTAGE De nombreuses œuvres inédites du célèbre photographe se dévoilent dans une exposition proposée, chose rare, dans la Grande galerie de l’évolution à Paris…

Nicolas Bégasse

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Exposition Doisneau à la Grande galerie de l'évolution, octobre 2015. Lancer le diaporama
Exposition Doisneau à la Grande galerie de l'évolution, octobre 2015. — N. BEGASSE/20 MINUTES

« Nulle part ailleurs il n’y a autant de savants au mètre carré, une véritable lapinière percée de terriers qui portent des enseignes mystérieuses. » C’est avec un œil de novice, à la fois tendre et décalé, que Robert Doisneau a franchi à deux reprises, en 1942 puis en 1990, les portes du Muséum national d’histoire naturelle de Paris. Il en a tiré plus d’une centaine de photographies, la plupart inédites, exposées du 7 octobre 2015 au 18 janvier 2016 à la Grande galerie de l’évolution.

A la base, c’est une commande adressée à Doisneau pour l’ouvrage Nouveaux destins de l’intelligence française qui l’amène à s’intéresser pour la première fois au Muséum en 1942. Un autre projet, Visages de la Science, le pousse à retourner dans les jardins, parcs animaliers et laboratoires du Muséum jusqu’en 1943. Le premier ouvrage n’utilisera qu’une photo de Doisneau tandis que le second, dans le chaos de la guerre et de l’Occupation, ne paraîtra jamais. C’est ce qui explique que la majorité des tirages sont restés à l’abri des regards jusqu’à aujourd’hui.

Archives oubliées

Ils côtoient dans l’exposition une autre série de photos prises par le même Doisneau en 1990 : quarante-huit ans après son premier reportage, le photographe était de retour au Muséum pour prendre quelques nouveaux clichés destinés à être montrés la même année dans l’exposition La science de Doisneau. Là, étonnamment peu d’images datant du reportage de 42-43 sont montrées ; en fait, on avait oublié que de nombreux tirages d’époque dormaient dans les archives.

Elles sont heureusement de retour aujourd’hui, mises en valeur dans un lieu qui n’a pas pour habitude d’abriter des expos grâce à une scénographie réussie malgré les contraintes : être visible tout en restant assez discrète pour ne pas perturber la luminosité si particulière de la Grande galerie.

Sombre et drôle d’époque

On y découvre d’abord des coulisses : les chercheurs astiquent des singes, transportent des corps momifiés, se plongent dans d’immenses herbiers et trimballent des animaux empaillés. On perçoit aussi une époque : l’Occupation. Les visages concentrés des scientifiques cachent des hommes et des femmes plongés dans le désarroi, avec ici un ancien prisonnier de guerre, là un Musée de l’Homme durement touché par les exécutions et les déportations.

Mais l’exposition prête aussi à sourire, notamment quand le photographe s’aventure près des animaux de la ménagerie du Jardin des plantes et du zoo de Vincennes. Très près, même, tant les pratiques de l’époque seraient vues comme dangereuses aujourd’hui, avec cet alligator qu’on alimente en passant le bras dans l’enclos, ces guépards qu’on va carrément nourrir à la main… Et ce lion, dans l’enclos duquel entre Doisneau à l’invite d’un soigneur pas inquiet, qui inspirera cette phrase au photographe : « Tout débonnaire qu’il soit, c’est quand même très gros un lion vu de près. »