«Les sans-papiers, rouage de l'économie »

EMPLOI Pour François Brun, chercheur et spécialiste de l'immigration et du marché, les sans-papiers sont importants pour les entreprises...

©2007 20 minutes

— 

Des travailleurs clandestins occupent toujours un Buffalo Grill de VIry-Chatillon (91). François Brun, chercheur au Centre d'études de l'emploi, est spécialiste de l'immigration et du marché. Il explique l'importance prise par les sans-papiers dans l'économie.

Beaucoup de sans-papiers travaillent-ils?

Oui, surtout dans des secteurs précis comme l'hôtellerie-restauration, la confection, les emplois saisonniers dans l'agriculture et les emplois à domicile. Par définition, on ne sait pas combien il y a de sans-papiers.
Le gouvernement parle de 200.000 à 300.000. On peut estimer qu'environ 85% d'entre eux travaillent : ils sont venus pour cela et n'ont accès à aucune indemnité. De plus, ils n'ont pas de mal à trouver du travail puisqu'ils sont corvéables à merci. Ils ne subissent donc pas la discrimination à l'embauche de ceux qui sont régularisés.

Quelles sont leurs conditions de travail?
Ils n'ont pas les moyens de se défendre, par exemple en allant aux prud'hommes. Ils travaillent plus, mais pas pour gagner plus. Il arrive qu'à la fin d'un chantier, certains ne soient pas payés du tout. Leurs employeurs directs sont souvent des sous-traitants, ce qui rend le système opaque. Mais les donneurs d'ordre ne peuvent que savoir.

Quand dans la confection, on commande pour très vite tant de pièces à tel prix, on sait que cela se fera de nuit et pas au smic. Les donneurs d'ordre font un chantage en disant: «Sinon, on délocalise.» Du coup, ils font de la «délocalisation sur place»: encore moins chère et permettant de réagir rapidement à la demande puisque moins distante. Rares sont ceux qui ont été condamnés en justice. En théorie, les peines peuvent pourtant aller jusqu'à la prison.

Certains sans-papiers disent payer leurs impôts...
Oui, à partir du moment où ils ont des faux papiers, les fichiers étant très cloisonnés, ils peuvent faire une déclaration de revenus. Cela leur servira un jour de preuve de leur présence en France depuis des années. Certains peuvent même toucher la prime pour l'emploi. C'est toute la schizophrénie de l'administration ou plutôt sa tolérance contre un service rendu à l'économie. Sans les sans-papiers, la confection n'existerait sans doute déjà plus en France. En fait, les sans-papiers influent sur l'ensemble des conditions de travail des secteurs où ils sont concentrés en tirant vers le bas les salaires de tous les employés. Notamment les étrangers précaires, qui ont un titre de séjour d'un an mais qui s'alignent sur les conditions de travail des sans-papiers pour trouver du travail.

Au final, il y a beaucoup d'hypocrisie sur le sujet: le ministère [de l'Immigration] vient d'annoncer qu'il reconduirait 25 000 sans-papiers au lieu de 20 000 en 2008. C'est un drame humain pour les 5 000, mais une goutte d'eau par rapport à ce que représentent les sans-papiers, qui sont un rouage essentiel de l'économie.

Les sans-papiers de Buffalo Grill, qui demandent leur régularisation, accusent leur direction d'avoir eu connaissance dès le début de leur statut et d'avoir abusé de leur situation en les menaçant, ce dont la direction se défend.