Trafic de drogue à Saint-Ouen: «Les clients n’ont pas peur de venir là-bas»

DROGUES Paris à deux pas, une bonne desserte et des allures de cité tranquille. Tels sont les atouts qui ont fait de Saint-Ouen une place forte de la drogue en Île-de-France, selon le policier Erwan Guermeur, du «Unité SGP-Police FO 93»...

Fabrice Pouliquen

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La fusillade a eu lieu vers 16h Cité Cordon, à Saint-Ouen.
La fusillade a eu lieu vers 16h Cité Cordon, à Saint-Ouen. — Photo DR

Saint-Ouen, paradis prisé des trafiquants de drogue? Depuis deux mois, les conflits se règlent à coups de balles réelles dans cette banlieue nord aux portes de Paris. Elles ont fait au moins cinq blessés en deux mois. Erwan Guermeur,  délégué syndical de l’unité SGP Police FO 93, connaît bien ce secteur.

Les fusillades survenues ces derniers jours à Saint-Ouen vous étonnent-elles?

Oui, la montée en puissance des violences étonne. Et encore, les cinq blessés évoqués sont les cas qu’on connaît. Il peut arriver que des règlements de compte se fassent sans que la police en ait connaissance. A Saint-Ouen, nous n’avions pas connu une telle recrudescence depuis trois ou quatre ans. Mais cette ville a déjà par le passé connu des fusillades. L’une d’entre-elles avait fait deux morts en 2009, cité Arago.

Est-ce qu’on a affaire actuellement à une véritable guerre des gangs?

A Saint-Ouen, il y a plus d’une dizaine de points de vente de stupéfiants. La cité Emile-Cordon, le vieux Saint-Ouen, la cité du 8mai-1945… On y trouve du cannabis et de l’herbe. Peu de drogues dures. Ces points brassent des sommes d’argent tellement importantes qu’ils attisent les convoitises et les rivalités. Quand un chef de secteur se fait arrêter, il ne conserve pas bien longtemps son territoire et peut chercher à la récupérer à sa sortie de prison. Les conflits peuvent aussi être déclenchés par de trafiquants extérieurs qui entendent parler de points de vente très lucratifs à Saint-Ouen et qui essaient alors de s’y implanter. Tout cela est très complexe et évolue constamment. Les modes opératoires changent. Avant, il n’y avait qu’un seul chef de secteur qui gérait. Aujourd’hui, on est face à des points de vente mis en location par des trafiquants à d’autres dealers.

Mais pourquoi Saint-Ouen?

Le premier atout de cette commune à deux pas de Paris, ce sont les transports. Le métro, le RER C, des bus… On arrive très facilement à Saint-Ouen. Depuis dix ans, la commune a aussi beaucoup été rénovée. Les vieux immeubles délabrés ont été rasés et l’habitat actuel n’est pas marqué comme celui d’une cité sensible. Il n’y a pas de grandes tours d’immeubles comme à la cité des 4.000 à La Courneuve. La cité du 8-mai-1945, où le trafic de stupéfiant est important, ce ne sont que des petits immeubles avec un rond-point et une petite place. Emile-Cordon ne ressemble pas non plus à une cité délabrée. Les clients n’ont donc pas peur d’aller à Saint-Ouen. Lorsque j’étais sur le terrain, j’ai contrôlé voire interpellé à Saint-Ouen des gens de toutes classes sociales à la sortie de ces points de vente. Des avocats, des employés de grandes entreprises…

Dans un article du Parisien de 2012, votre syndicat parlait de 2.000 personnes qui venaient en moyenne chaque jour se fournir à Saint-Ouen…

Cela doit être toujours le cas aujourd’hui. C’est en tout cas impressionnant. Le trafic tourne tous les jours et se fait dans la rue.

Faut-il s’attendre de nouvelles fusillades ces prochains jours ?

Cela n’est pas parti pour se calmer visiblement. Ce dimanche soir encore des coups de feu ont éclaté sans faire de victime. Le problème, encore une fois, c’est que tout cela se passe dans la rue. La fusillade du 30 avril dernier s’est déroulée en plein cœur de la cité Cordon en journée. Des balles se sont logées dans les portes de bâtiments. Heureusement, elle n’est pas survenue un mercredi. On n’était pas à l’abri qu’un gamin se prenne une balle perdue.