Eminé, 24 ans, a dû fuir vers Paris pour choisir sa vie

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Elle est une femme parmi des dizaines de milliers, mais l'une des rares à bien vouloir témoigner. Dix fois, cent fois, elle a répété qu'elle ne voulait pas être prise en photo. Même dans le noir ; même de dos. Depuis plus de deux ans, Eminé*, 24 ans, est en fuite. Et elle a peur qu'on la retrouve. Parce qu'elle a refusé de se marier, elle est menacée. « Il faut pourtant que je raconte. Pour toutes les filles comme moi, que l'Etat devrait aider. »« Marie-toi » Eminé débarque en France à l'âge de 11 ans. Toute sa famille quitte la Turquie pour rejoindre son père, dans l'est de la France. L'atterrissage est douloureux : son père refuse de la laisser sortir, l'empêche de s'habiller comme elle veut. « En Turquie, j'étais libre. Et là, enfermée avec les miens. J'en ai gardé mon accent, qui me pénalise aujourd'hui pour trouver un emploi. »A 19 ans, en vacances en Turquie, elle rencontre toutefois un garçon. « Mon premier, mon seul amoureux. » Ses parents acceptent ce fiancé, mais il la trompe quelques mois plus tard. C'est la rupture. « Ma famille a alors pris peur. Je travaillais, j'avais mon permis de conduire, j'aurais pu sortir, perdre ma virginité. » Son père l'espionne au travail, surveille son portable, coupe Internet à la maison. Sa mère pleure et sa grand-mère lui intime : « Marie-toi. » Des relations de famille lui proposent une dizaine de prétendants. Elle refuse. « Il faut que j'ai des sentiments pour me marier. Mais chez les Turcs, ça ne se fait pas de rester célibataire après 20 ans. » Face aux pressions, Eminé craque. « J'aimais trop ma mère pour la voir si triste. »Panique Elle accepte d'épouser religieusement un homme qu'elle n'a jamais vu. Le matin du mariage, prise de panique, Eminé cherche à fuir, appelle une ambulance, la police. En vain. Elle pleurera pendant toute la cérémonie. « Mon oncle m'a dit : "Si tu fais quoi que ce soit, je te tue." » Ses parents sont inflexibles : « Avec le temps, tu vas l'aimer. » Elle ne l'aimera pas. N'aura jamais de relations sexuelles avec lui. Et quand, quatre mois plus tard, il la frappe, « par miracle », sa famille accepte qu'elle le quitte.Mais tout recommence. Mêmes propositions, mêmes refus, même cauchemar. « Tu veux devenir une pute ? », lui demande son grand-père qui, fou de rage, frappe un jour la mère d'Eminé. C'en est trop. Via des journaux féminins, la jeune femme découvre l'association Elélé et parvient à fuir, bien que son père l'ait privée de carte bancaire et de portable.Doutes Elle débarque à Paris, découvre les foyers d'urgence, « les clochards qui s'y battent », décroche des CDD de caissière, mais pas de studio. Elle galère. Aujourd'hui, Eminé a repris contact avec ses parents, mais leur fait croire qu'elle habite Lyon. Elle est souvent prise de doutes : « Ici personne ne m'aide. J'ai ma liberté, mais rien d'autre. J'aimerais montrer un jour à mes parents que j'ai réussi. Mais je n'y arrive pas. Et je me dis parfois que j'aurais été plus heureuse en restant là-bas. »

M. Hajdenberg