La libération de Paris: «Nous n’étions pas des héros, nous avons fait notre devoir»

HISTOIRE Trois témoins de la semaine du 19 au 25 août 1944 nous racontent comment ils ont vécu ces événements…

Oihana Gabriel

— 

Charles Pegulu de Rovin (à gauche) a monté la garde près de Roger Stéphane et Léo Hamon à l'Hôtel de Ville avant de s'engager dans la 2e DB après la libération de Paris.
Charles Pegulu de Rovin (à gauche) a monté la garde près de Roger Stéphane et Léo Hamon à l'Hôtel de Ville avant de s'engager dans la 2e DB après la libération de Paris. — Coll. gandner, Musée général leclerc/Musée Jean Moulin, paris Musées

Elle a pleuré en entendant un soldat américain chanter Oh My darling Clementine, il a vécu la libération de Paris depuis l’Hôtel de ville, elle a découvert le corned-beef avec délectation. Trois Parisiens nous racontent leur libération de Paris.

Nous n’étions pas des héros, nous avons simplement fait notre devoir

Charles Pegulu de Rovin, 88 ans: «A l’époque, je faisais partie des équipes nationales mobilisées. Nous aidions après les bombardements à déblayer, à évacuer les blessés. Le 19 août 1944, on me dit que les choses sérieuses se passent à la préfecture de police de Paris. J’y vais, avec un petit revolver, enfin une arme de figuration… Le lendemain, je me livre à un trafic éhonté: mon pistolet contre une mitraillette. Avec des résistants, nous allons ensuite à l’Hôtel de ville, que nous avons «occupé» et pas «pris» parce qu’un inspecteur de police nous a ouvert la porte! Il n’y a pas eu de combat pour la bonne raison qu’à 5h30 du matin, il n’y avait que les troupes de réserve… qui se sont rangées à nos côtés. Avec un camarade, on me donne pour mission de monter la garde dans le métro car on craignait alors une attaque allemande souterraine… qui n’est jamais venue. Mais on avait les chocottes!

Le lendemain, Roger Stéphane, patron militaire à l’Hôtel de ville, blessé au bras, me charge de rester avec lui, comme garde du corps. J’ai vu de belles choses et des moins belles, j’ai promis de les oublier. Le 24 août au soir, la colonne du capitaine Dronne, arrive place de l’Hôtel-de-Ville. J’ai dit «enfin de sérieux guerriers». On était peu armés. J’avais un chargeur, donc 30 secondes de feu. Le lendemain, Charles De Gaulle arrive à l’Hôtel de ville. J’ai entendu son discours en direct. Voilà un vrai patron, ça va nous changer! Je l’ai ensuite suivi jusqu’à Notre-Dame pour un «Te Deum» impressionnant. Ça tirait de tous les côtés. Je me suis finalement engagé dans la 2e division blindée. A 18 ans, on est inconscient. Nous n’étions pas des héros, nous avons simplement fait notre devoir.

 

Charles Pegulu de Rovin (à gauche) a monté la garde près de Roger Stéphane et Léo Hamon à l’Hôtel de Ville avant de s’engager dans la 2e DB après la libération de Paris. - Coll. gandner, Musée général Leclerc/Musée Jean Moulin, paris Musées

 

«Les plus déchaînés étaient ceux qui n’avaient pas défendu leur pays contre les Allemands»

Maïté Ody, 89 ans: «J’avais 19 ans. Aînée d’une famille de six enfants, de parents espagnols réfugiés en France après la défaite des républicains, notre vie à Paris, pendant l’occupation allemande n’a pas été simple. Cette libération apportait un double espoir: celui de rentrer chez nous d’une part et la libération de la France, notre patrie d’adoption, d’autre part…

Nous habitions à l’époque dans le 16e arrondissement de Paris. Quelle surprise de voir cette rue, habitée par des petits bourgeois, plutôt calmes pour ne pas dire pétainistes, soulevée par un enthousiasme patriotique! Je me souviens de deux jeunes sortant dans la rue, en culotte de cheval, un fusil en bandoulière avec un brassard FFI au bras et inspectant tous les immeubles à la recherche d’Allemands qui auraient pu s’y cacher. Quand nous comprenons que l’occupation prend fin, fous de joie, nous courons retrouver une famille de juifs qui, par miracle, avait pu se cacher depuis quelques jours dans un immeuble voisin. Nous apprenons que des soldats basques font partie des premiers à entrer dans Paris avec le général Leclerc. Nous nous précipitons au Bois de Boulogne pour les voir et nous apercevons avec émotion le drapeau français accouplé au drapeau basque sur leurs chars. Couverts de chocolat, biscuits, corned beef, denrées miraculeuses pour nous qui étions sevrés de tout cela depuis des années, nous rentrons épuisés mais heureux. Le lendemain, certaines actions étaient moins glorieuses. Dans une rue de Passy, sur un tréteau des femmes sont tondues, punies à cause de leurs relations avec les Allemands. Et les plus déchaînés étaient ceux qui n’avaient pas défendu leur pays contre les Allemands.»

Testez vos connaissances sur la libération de Paris…

«Il y a eu des dérapages terribles.»

Geneviève Denis, 93 ans. «J’habitais le quartier latin, près de la gare du Luxembourg, où deux tanks allemands tenaient tout le quartier au bout de leur mitrailleuse. Mais ils ne surveillaient pas tout le temps, il arrivait qu’ils bronzent devant les grilles du parc, torse nu… Lundi 19 août, je voulais absolument rejoindre la Gare de Lyon, où étaient réfugiés les cheminots grévistes. Je devais donc traverser la Seine… Tout ça pour aller chercher une robe chez une couturière! Mais à 23 ans, j’étais téméraire et gamine. Je suis passé à pied devant des militaires allemands. Ils m’ont mise en joug. Alors j’ai versé l’intégralité de mon sac par terre… Un officier m’a ordonné: «A la maison!».

Pendant toute cette semaine, on voyait des situations totalement diverses d’une rue à l’autre. Place Saint-Michel, c’était la guerre. Alors que sur le Pont de l’Alma, les gens se baignaient. Dans le 13e, on enlevait les pavés pour construire des barricades, mais à dix minutes à pied, c’était un bal improvisé. Rue Soufflot, des miliciens tiraient partout depuis le Panthéon et les Allemands aussi depuis le Luxembourg. J’étais là, avec mon vélo et quelqu’un m’a poussé dans une porte cochère. Je ne peux pas dire que j’appartenais à la Résistance, mais je rendais des petits services: je portais des valises, remplies d’armes ou de tracts, je gardais le téléphone… Il n’y avait ni eau, ni électricité, et donc pas de radio, mais le téléphone marchait bien. Jeudi 24 août, le bruit court que deux chars français descendent la rue Saint-Jacques. Je me souviens d’un élan de joie, la grosse cloche de Notre-Dame a sonné pendant 20 minutes, les gosses en pyjama couraient dans la rue, les gens s’embrassaient, chantaient une Marseillaise maladroite, les gens avaient oublié les paroles. Je n’ai pas vu les chars chargés de femmes triomphantes et les embrassades. Par contre, j’ai aperçu deux soldats américains, qui se sont presque comportés en pays ennemi rue Soufflot. Nous étions épatés par leurs chaussures qui ne faisaient pas de bruit, leurs pantalons ajustés et impeccables. Et le 25 août, nous avons assisté au défilé depuis les toits sur les Champs. Sur les Grands Boulevards, j’ai entendu un soldat américain noir qui chantait Oh My darling Clementine. Je me suis mise à pleurer, j’ai senti que la libération était réelle. Mais arrivée à la Concorde, j’ai quitté la foule car un type était lacéré, massacré, tapé à mort parce qu’il portait une croix de guerre allemande. Il y a eu des dérapages terribles.»

Retrouvez notre interview de l’historienne Christine Lévisse-Touzé sur le vrai du faux sur la libération de Paris.