Commémorations: Le vrai du faux sur la libération de Paris

HISTOIRE A l'occasion du 70e anniversaire de la libération de Paris, l'historienne spécialiste de la période Christine Lévisse-Touzé décrypte le vrai du faux sur cet événement capital...

Oihana Gabriel

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Le 26 août 2014 les Parisiens affluent vers la place de la Concorde le lendemain de la liberation de Paris
Le 26 août 2014 les Parisiens affluent vers la place de la Concorde le lendemain de la liberation de Paris — AFP

C’était il y a 70 ans. Paris prenait les armes contre l’occupant allemand. Paris fêtait l’arrivée du général De Gaulle sur les Champs-Elysées. Paris fêtait les troupes américaines victorieuses. Mais les récits de cette époque ont parfois pris quelques libertés avec la vérité. Retour sur les mythes et mensonges qui entourent cette libération de Paris avec Christine Lévisse-Touzé, historienne et conservateur général du Musée du général Leclerc de Hauteclocque et de la Libération de Paris-Musée Jean Moulin.

Tous résistants.

FAUX. Tous les Parisiens n’étaient pas résistants, loin s’en faut. Mais dans l’ensemble, ils soutenaient les Alliés, ils écoutaient la BBC, porte ouverte sur l’espoir. Et ils ne supportaient ni le gouvernement de Vichy, ni les collaborateurs qui avaient du sang sur les mains. Les chiffres sont erronés, on schématise en général en disant qu’il y avait 500.000 résistants sur toute la France. Mais il y a tout ceux qui n’ont rien revendiqué, qui ont aidé, hébergé…

Tous collabos.

FAUX. Une partie infime des Parisiens étaient des collaborateurs. Ils étaient plus visibles qu’ailleurs et donc honnis. La population manquait de tout quand eux vivaient largement. Les collaborateurs ne représentaient pas plus de 1 % de la population.

Joie et communion des Parisiens à l’arrivée des troupes libératrices.

VRAI. Il y avait un réel élan de joie sur les Champs-Elysées le 26 août 1944. Je conteste la version qui explique qu’il y avait le même engouement lors du défilé de Pétain. Les banlieusards comme les Parisiens se rassemblent depuis le matin sur les Champs pour adouber Charles de Gaulle. La communion n’est pas un mythe, c’est même un rare moment d’unanimité nationale. Mais la guerre n’est pas finie. Les privations durent jusqu’en 1948. Les habitants ont faim. En 1939, il y avait 1,2 million de litres de lait vendu chaque jour, en 1944, seulement 200.000 litres, ça donne la mesure des pénuries.

Pas de troupes coloniales lors de la libération de Paris.

FAUX. Nous avons un tableau très précis des forces dans la division Leclerc. Sur 15.000 hommes, 3.603 étaient des soldats de l’Empire, venus du Maroc, d’Algérie et du Liban. En revanche, les Américains ont imposé dans les divisions blindées qu’ils équipaient un terme horrible: le «blanchiment». La mort dans l’âme, le général Leclerc se sépare de ses troupes africaines fin 1943. Ils sont alors démobilisés ou versés dans des unités d’infanterie qui participaient notamment au débarquement en Provence. Mais on oublie trop souvent que les troupes africaines composaient 60 % des troupes des forces françaises libres.

Tout le patrimoine de Paris a failli être détruit.

FAUX. Les monuments historiques n’avaient pas d’intérêt stratégique. Ce qui a fait peur aux Parisiens, c’est l’incendie du Grand Palais, un épisode de la guérilla urbaine. Le général von Choltitz n’avait pas intérêt à faire sauter les ponts pour laisser la voie libre aux troupes allemandes se repliant de Normandie. Certains ponts seulement étaient piégés. En revanche le 19 août, les Allemands ont incendié les Grands moulins de Pantin (Seine-Saint-Denis), qui alimentaient l’est de Paris. Paris était au bord de la disette. C’est d’ailleurs ce qui fait hésiter les Américains à entrer dans Paris. Car le ravitaillement de la capitale était particulièrement difficile à assurer.

Le général Leclerc a désobéi aux Américains pour libérer Paris.

VRAI. Depuis le 15 août, le général Leclerc attendait l’ordre de foncer sur Paris alors qu’il se trouvait à 250 km de Paris. Le 21, il a envoyé un détachement à Paris… qu’il a été prié de rappeler. Mais l’état-major américain a pris connaissance de l’insurrection parisienne. Et les FFI ont réclamé une intervention rapide. Eisenhower a décidé d’envoyer deux divisions.

Les exactions ont été nombreuses.

FAUX. Elles ont eu lieu, mais ce n’était pas du tout un bain de sang. D’ailleurs, les FFI avaient pour ordre de réprimer ces exactions. Mais ces images fortes, de femmes tondues, font imaginer que les règlements de comptes étaient importants.

«Paris libéré par son peuple».

VRAI. Mais il ne faut pas oublier la suite du discours du général de Gaulle: «…avec le concours des armées de la France, avec l’appui et le concours de la France tout entière». La libération de Paris est un événement international ne serait-ce que par ses acteurs. Dans la division Leclerc, on dénombre 22 nationalités. Au sein des FFI, il y avait des Polonais, des antifascistes italiens, des républicains espagnols. Cette libération permet à la France de retrouver son rang à la table des vainqueurs.