45 secondes pour décider de suites judiciaires

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Le téléphone sonne sans cesse. Un casque sur les oreilles, Haffide Boulakras, substitut du procureur de la République, n'a pas une seconde de répit. Tous les commissariats du département appellent ici, au tribunal de Bobigny, pour signaler les crimes et délits commis par des mineurs. De jour comme de nuit. A ses côtés, un autre substitut s'occupe des signalements par écrit de mineurs en danger dans leur famille, dont la situation est révélée par une école, un hôpital ou un proche.

La journée commence par un appel du commissariat du Raincy : un garçon de 14 ans a touché les cuisses et les fesses d'une jeune fille de 17 ans et lui a demandé une fellation. Il a exigé la même chose 24 heures plus tard d'une autre adolescente de 16 ans. Petit, fluet, il a été formellement reconnu par ses victimes. Il est inconnu des services de police. Haffide Boulakras réfléchit. Comme les six autres substituts du tribunal qui se relaient dans cette permanence, il a entre 30 et 45 secondes pour décider du début d'une réponse judiciaire à donner à ces actes. La pression est forte : en tant que représentant du procureur, il doit s'assurer que les droits du mineur sont respectés, qualifier les faits et décider de poursuivre ou non le mineur. En l'occurrence, il faut « comprendre ce qui s'est passé, voir les parents, travailler les problèmes de la famille ». Le jeune homme a déclaré que « sucer, c'était pour rigoler » : une requête pénale le conduira dans le cabinet du juge qui décidera de la sanction idoine.

Matériel volé, tag « Nique le maire » ou gifle à la récré

La réponse judiciaire varie aussi en fonction du passé de l'auteur, consultable dans un fichier informatisé. Mais dans les cas les plus graves, comme les vols avec violence, les mineurs sont systématiquement déférés au tribunal. Haffide Boulakras consigne tous les appels sur une grande feuille. Du matériel d'outillage volé par des enfants de 11 et 12 ans chez une vieille femme ? Un simple rappel à la loi suffira. Des tags « Nique le maire » retrouvés dans l'immeuble de l'élu ? « Classé sans suite : les preuves manquent sur l'identité des auteurs. » La vitre d'une voiture cassée pour voler le véhicule ? « Convocation dans les deux mois, afin que le jeune soit jugé ou mis en examen. » Un ado en gifle un autre pour une histoire de ballon à la récréation ? « Sans suite : on a tous connu des petites bagarres dans les cours d'école. » Un défaut de permis de conduire ? « La procédure n'a pas été respectée par les policiers : le jeune n'a pas été placé en garde à vue. On est obligé de classer sans suite. »

« Inconnu des services de police à 15 ans, c'est rare dans le département »

Pendant cette journée « normalement agitée », Haffide Boulakras recevra environ soixante-dix appels, que les commissariats passent pendant les gardes à vue. Si celles-ci doivent être prolongées de 24 heures, le substitut doit nécessairement rencontrer les jeunes. Aujourd'hui, c'est le cas pour deux affaires lourdes, des braquages à main armée, dont l'un dans un appartement de fonction d'un collège. Le substitut prévient un jeune : « Vous êtes inconnu des services de police à 15 ans, c'est rare dans le département, et vous êtes d'entrée mêlé à une affaire criminelle. J'aimerais comprendre. On ne rentre pas cagoulé avec une arme subitement. Soit vous expliquez, soit ça signifie que vous êtes un habitué. » Mutique, le garçon se contente de claquer de la langue pour dire oui. Le substitut lui fait parler de lui. « Votre père est en Afrique, vos soeurs absentes, votre mère femme de ménage. Elle a besoin de qui ? » Le jeune regardant ses chaussures : « De moi. » « Soyez cohérent dans vos déclarations, ça jouera en votre faveur. » Pendant sa garde à vue, l'ado avait nié les faits. Face au substitut, il les reconnaît en partie. Pour permettre aux policiers de réunir d'autres éléments de culpabilité et mener d'autres perquisitions, la garde à vue est prolongée. Le lendemain, il sera présenté à un juge.

Michaël Hajdenberg