Voyage sur les traces de la Shoah

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Benoît XVI ira prier au camp d'Auschwitz dimanche, au dernier jour de son voyage en Pologne, un rendez-vous lourd de signification pour le pape allemand qui fut enrôlé de force à l'adolescence dans les jeunesses hitlériennes.
Benoît XVI ira prier au camp d'Auschwitz dimanche, au dernier jour de son voyage en Pologne, un rendez-vous lourd de signification pour le pape allemand qui fut enrôlé de force à l'adolescence dans les jeunesses hitlériennes. — Janek Skarzynski AFP/Archives

«Ça sent la mort. » Les mots sont maladroits. Marjory, élève de terminale à Epinay-sous-Sénart (Essonne), peine à formuler ce qu'elle ressent à la vue de l'horreur qui s'étend sous ses yeux. Mercredi dernier, avec sa classe et 160 autres lycéens franciliens, elle « visitait » Auschwitz, ses camps, ses miradors, ses fours crématoires. La région Ile-de-France et le mémorial de la Shoah les ont conviés à se souvenir, « pour qu'ils comprennent que l'on vit dans un monde raciste où l'escalade va vite », résume Elisabeth Gourévitch, vice-présidente de la région chargée des Lycées. Un voyage scolaire organisé chaque année depuis 2000.

«Je suis venue pour que vous repreniez le flambeau»

Sarah, déportée en 1944 alors qu'elle avait 16 ans, les accompagne. Du haut de ses 78 ans, elle boitille, mais parcourt sans broncher les 175 hectares du camp de Birkenau. « Je savais qu'on était voués à la mort. Si je suis là, c'est un vrai miracle. J'ai décidé de venir avec vous, les jeunes, pour que vous repreniez le flambeau.» Elle raconte le train, qui s'arrêtait dans une zone « complètement déserte ». Aujourd'hui, des Polonais vivent autour du camp. Carole, 18 ans, se dit « choquée que l'on veuille habiter à deux pas ». Sarah témoigne ensuite de son expérience du processus de sélection, de ceux qui partaient directement pour la chambre à gaz, les vieillards, les femmes enceintes, les enfants qu'elle « ne voyait pas revenir ». Car l'extermination, en arrivant dans le camp, elle « n'y croyait pas ». Les lycéens regardent leurs chaussures, certains écrasent une larme. Les plus turbulents ont perdu leur arrogance. « Elle nous donne ce qu'elle a vécu », souffle Georgette.

Du sentiment d'irréalité à la prise de conscience

Les jeunes ne sont pas au bout de leur peine. Ils arpentent les dortoirs, où des roses ont été déposées par des visiteurs. Puis les latrines, les douches, « où l'eau coulait rarement », se rappelle Sarah. « On imagine mal une telle promiscuité, l'odeur, la saleté », lance une élève, qui a « du mal à réaliser ce qui se passait vraiment ». Ses camarades approuvent. Maïssa se « croit dans un film, dans un western ». La visite des cinq chambres à gaz, en ruine, leur paraît tout aussi irréelle. « Elles ont été détruites à la fin de la guerre, pour ne pas laisser de preuves », explique la guide. Certaines ont pourtant été immortalisées sur de rares clichés. Les élèves restent saisis devant des photos de corps entassés, avant la crémation. Un million et demi de Juifs ont subi le même sort. Christopher, qui a « des origines juives dans la famille, mais ne sait pas si des membres ont été déportés », prend la mesure du drame. « J'avais vu des reportages, mais je ne me rendais pas compte de l'étendue du processus. » Il parle de « démesure ». A Birkenau, l'extermination des Juifs était méthodique, industrialisée.

Des ricanements pour cacher l'émotion

Changement de décors à Auschwitz I, le premier camp bâti dans la région, à quelques kilomètres de Birkenau. Les bâtiments, mieux entretenus, ont été reconvertis en musée de l'horreur. Les effets personnels des victimes – amoncellement de valises, de chaussures, de brosses à cheveux, de casseroles – frappent les lycéens, qui sont sous le choc quand ils tombent sur les deux tonnes de cheveux placés derrière une vitrine. Des cheveux blancs. « Ils ont perdu leur couleur avec le temps », précise la guide. C'en est trop. Les visages sont fermés. Mais la visite n'est pas finie. La chambre à gaz et le four crématoire, intacts, les laissent sans voix. Maïssa, « épuisée physiquement », peut faire le bilan de sa journée. «Beaucoup ont pleuré aujourd'hui, les filles comme les garçons. D'autres restaient en retrait, ne voulaient pas aller jusqu'au bout. Et si certains se marrent, c'est pour cacher qu'ils sont touchés. » Pour Maïssa, une chose est certaine. « Ils disent qu'ils veulent dormir, mais ils ne vont pas y arriver facilement ce soir.»

Magali Gruet