Le témoignage de Sarah, ancienne déportée

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Sarah Montard accompagne des lycéens franciliens à Auschwitz depuis trois ans. Déportée en 1944 vers Birkenau à l’âge de 16 ans, elle n’était pas retournée sur les lieux avant 2003, « trop douloureux ». Mais elle fait désormais l’effort, plusieurs fois par ans, parce qu’elle veut « que les élèves soient vigilants à ce que des hommes peuvent faire à d’autres hommes », qu’ils « luttent contre toute forme de racisme ». Elle avait leur âge lorsqu’elle a été raflée. Aujourd’hui, à 78 ans, elle parcourt péniblement, en boitillant, les 175 hectares du camp. « On ne sera bientôt plus là pour raconter ce qu’il s’est passé, il faut que vous soyez les témoins des témoins, que vous repreniez le flambeau » leur assène t-elle. Les élèves l’écoutent en silence, attentifs à chacune de ses paroles, surtout lorsque, dans le bus qui les conduit au camp, elle raconte comment elle a été arrêtée. Une première fois, en 1942, lors de la rafle du Vel d’hiv. Puis en 1944, pour rejoindre Auschwitz.

« En 1940, les hommes juifs sont appelés à se présenter pour qu’on leur appose un tampon sur leurs papiers. En 1941, les listes étaient constituées. Elles ont pu servir notamment en 1942, lors de la rafle du Vel d’hiv, où j’ai été emmenée. La « solution finale » avait été décidée, c’est à dire l’extermination massive de tous les juifs. »

La rafle du Vel d’hiv
« On était au mois de juillet, j’avais 14 ans. Il y a eu une rumeur comme quoi une arrestation massive de femmes, d’enfants et de vieillards juifs se préparait. Ma mère n’y croyait pas trop. Elle m’a dit d’aller me coucher, qu’elle faisait le guet et que si la police venait, on s’enfuirait par derrière. Elle s’est assise sur une chaise dans le salon, mais elle s’est assoupie. A 6h30, la police a frappé à la porte. Un officier français portait un impert et un chapeau. Drôle de tenue en plein mois de juillet ! Ils nous ont emmenées. Dans les rues, des juifs arrivaient de tous les côtés, escortés par la police française. Il n’y avait pas un seul soldat allemand dans la rue. On a été rassemblés au Vel d’hiv, près de Bercy, vers 9h. Il y avait environ 4000 personnes, dans un brouhaha infernal. Il y avait une verrière au plafond, mais elle avait été peinte en bleu, pour que l’on nous voit pas de l’extérieur. Ca donnait une lumière glauque, les gens avaient l’air de fantômes. Il n’y avait pas de moyens d’aller aux toilettes, alors les adultes et les enfants faisaient un peu partout, ça sentait très mauvais. »

L’évasion
« Vers 16h, des handicapés en fauteuil sont arrivés, ainsi que des moribonds sur des civières. On pensait qu’on allait nous envoyer travailler en Allemagne, mais quand on les a vus, on a compris. On nous avait menti. A partir de cet instant, ma mère a tout fait pour que l’on s’échappe. Elle m’a donné ma carte d’alimentation et 100 francs, ce qui était beaucoup à l’époque, surtout que nous n’étions pas très riches. J’ai réussi à me glisser derrière un officier, et j’ai rejoint des badauds qui étaient venus voir ce qui se tramait. Tout d’un coup, un policier m’a demandé ce que je faisais là. J’ai dit que j’étais venue voir. Il m’a dit de déguerpir. Aujourd’hui, je sais qu’il ne m’a pas cru. J’étais en robe d’été, avec un manteau d’hiver portant l’étoile jaune sur le bras. Il savait que je devais être déportée, il m’a sauvé la vie. » Sa mère s’évadera quelques minutes plus tard, profitant d’un mouvement de foule. « Elle a réussi à se glisser dehors, a empoigné le bras d’un balayeur des rues, et lui a dit « faites comme si nous me connaissiez » ».

La déportation
Les deux femmes seront « tranquilles pendant deux ans », jusqu’en mai 1944, où la police viendra à nouveau les chercher pour les emmener aux camps. « On nous avait dénoncé. On nous a montré la lettre au commissariat », se rappelle Sarah. Elles passent cinq jours à Drancy, puis partent dans des trains bondés pour Birkenau « avec un bidon d’eau et un autre pour les besoins naturels ». Sarah passe cinq mois dans le camp polonais, puis est séparée de sa mère pour aller travailler à Auschwitz, à quelques kilomètres de là. Trois mois plus tard, après la libération, elles se retrouveront sur la route du retour. « Je pensais que ma mère était morte » se souvient Sarah.

Magali Gruet