«Il peut tomber un pavé, un frigo, une plaque d'égout»

©2006 20 minutes
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L'exercice a l'air de bien les amuser. Masqués par une cagoule rouge, munis de balles de tennis et remontés comme des coucous, huit pompiers jouent le rôle de jeunes délinquants et tendent une embuscade et leur majeur à leurs collègues. « Bâtards ! Vous allez où là, qu'est-ce vous faites fils de chiens ! » Venus pour résoudre une altercation entre automobilistes puis éteindre un feu de voiture, les hommes en rouge se sont fait avoir comme des bleus. Au lieu de regarder en haut, ils sont descendus dans la fosse, cernés, en grand danger. Lors du débriefing, ils se feront gentiment allumer.

Normal, ces pompiers sont encore en formation. Après huit ans d'exercice, ils en sont à la cinquième semaine d'un apprentissage qui durera quatre mois. Au bout du compte, environ 80 % d'entre eux deviendront sous-officiers. Sauf que sur les seize qui suivent la journée, seulement quatre ont vraiment l'habitude des cités difficiles. Les autres n'ont jamais été appelés qu'en renfort en période de troubles. Un formateur explique : « Il faut toujours avoir la tête en l'air. En général, ce ne sont pas des balles de tennis qu'on vous envoie, mais des pavés de 20 cm par 20 cm. Ou des frigidaires, un écran d'ordinateur, une plaque d'égout... Lancé du huitième étage, ça peut tuer. » Attentifs, les sapeurs ne sourient plus comme pendant la bagarre simulée. L'angoisse remonte. Toute l'année, elle parcourt les casernes et alimente les conversations. D'autant qu'en un an, dans l'Essonne, deux agressions extrêmement graves sont survenues. En septembre 2005, un fourgon s'engage aux Tarterêts pour porter secours à des policiers blessés. Sur place, c'est l'émeute. Voitures brûlées, cocktails Molotov jetés directement sur les pompiers à quelques mètres de distance. « On est parti à six. On a cru qu'on ne reviendrait pas à six », témoigne le lendemain le chef d'équipe. En juin, autre équipe, autres circonstances : à la Grande Borne, une ambulance de sapeurs-pompiers vient récupérer un enfant de 5 ans qui a été renversé par une voiture. Mais une dizaine d'individus cagoulés se ruent sur les pompiers, leur jettent des pavés, y compris par la vitre arrière. En voulant protéger l'enfant, un des soldats du feu est blessé au crâne. On lui posera douze points de suture.

« Heureusement, il y a une prise de conscience des autorités », se rassurent les pompiers. De plus en plus associés aux réflexions sur les violences urbaines, ils ont obtenu des moyens supplémentaires. Le matériel est amélioré. Les fourgons plus résistants. Les interventions mieux préparées, de façon que dans chaque véhicule, il y ait au moins un pompier connaissant le lieu, ses culs-de-sac et ses pièges.

Reste à faire les bons choix, en quelques secondes. Dans de vraies circonstances, l'exercice mené aurait conduit au « lynchage », d'après les formateurs. Dans quelques mois, il faudra pourtant y aller, rappelle le capitaine Revenault. « Pour tous ceux, largement les plus nombreux, qui ne cautionnent pas cette délinquance et qui ont le droit à la même qualité de secours que les banlieues chics. » 

M. H.