Baptiser une rue à Paris : un casse-tête sans nom

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Qu'ont en commun Jean Paul II et Henri Krasucki ? Salvadore Allende et Joséphine Baker ? Mehdi Ben Barka et disons, Coluche ? Pas grand-chose hormis le fait que Bertrand Delanoë, maire de Paris, a décidé de tous les honorer en donnant leur nom à une place, une rue ou encore une piscine. Pourquoi eux ? Et pas d'autres ? Dimanche dernier, l'inauguration de la place Jean-Paul-II sur le parvis de Notre-Dame a provoqué l'ire d'associations luttant contre le sida. Hier, Gaston Monnerville, ancien président du Sénat, a été célébré dans le 6e arrondissement. Un choix a priori plus lisse, sauf que la droite n'avait pas souhaité lui rendre hommage du temps où elle dirigeait la Mairie, Monnerville s'étant opposé à l'élection du président au suffrage universel proposée par le général de Gaulle. « On a tendance à commémorer sa famille de pensée », reconnaît le cabinet du maire.

Les critères semblent pourtant limpides. Il faut que la personne soit morte depuis plus de cinq ans, « pour prendre du recul et ne pas céder à l'émotion ». Ensuite, après proposition de son cabinet et débat d'une commission composée notamment des maires d'arrondissements concernés, le maire approuve ou non le choix.

Des emplacements limités

Des critères larges pour des emplacements limités : seuls vingt-cinq lieux environ sont baptisés chaque année. « Moins que sous la droite », précise la Mairie. Peu de nouvelles rues sont créées, hormis lors de la création d'un quartier comme la ZAC Rive gauche, et encore moins sont débaptisées. « On ne peut pas faire comme au xixe siècle et balayer l'histoire de Paris. Nous ne sommes pas des révisionnistes. Et puis cela pose toujours des problèmes avec les riverains et les changements d'adresse », justifie la municipalité. Dans son programme, Bertrand Delanoë s'était engagé à changer les noms de l'eugéniste Alexis Carrel (remplacé par le résistant Jean-Pierre Bloch) et du général Richepanse, qui rétablit l'esclavage sous Napoléon. Le très antirépublicain Paul Déroulède et l'ultranationaliste Maurice Barrès ont en revanche conservé leur enseigne. « Nous n'avons pas reçu de demande particulière », explique la Mairie.

Priorité aux femmes

Certains individus ou groupes n'hésitent pourtant pas à faire pression. La Mairie confie ainsi avoir reçu des « lettres d'une rare violence » lors de l'annonce d'une place Théodore-Herzl, penseur du sionisme. En sens inverse, le lobby pro- Napoléon (malgré la rue Bonaparte) est l'un des plus actifs de la capitale comme celui dévoué à von Choltitz, perçu comme le sauveur de la capitale après chaque diffusion du film Paris brûle-t-il ? Les demandes farfelues sont plus rares : Zizou ou Scarlett Johansson n'ont jamais été proposées. Il est vrai que depuis 1933 et Bienvenüe, concepteur du métro, plus personne n'a été glorifié de son vivant. En revanche, pour certains comme Jean Paul II, les cinq années requises ne sont pas respectées. Mais là, c'est le maire qui décide, souverain. D'accord pour Michel Petrucciani, mais pas pour Claude Nougaro : les goûts et les couleurs...

La Mairie dit recevoir trois à quatre lettres par semaine, et environ 110 noms sont actuellement en attente. Priorité est donnée aux femmes, qui ne représentent que 3 ou 4 % des noms d'artères. Après Barbara ou Dolto, Duras devrait suivre, et peut-être Mère Thérésa. Mais certains attendent plus de vingt ans, comme Pierre Mendès-France, dont la famille ne se voyait proposer par la droite que des noms d'impasses. Ce dont se contenteraient peut-être les proches du poète Etienne Roda-Gil ou du chanteur Mike Brandt, dont les demandes paraissent plus incertaines. A moins qu'ils ne trouvent des fans parmi les futurs maires.

Michaël Hajdenberg