Coronavirus : « Pour surmonter le confinement, il faut être dynamique intellectuellement », conseille le spéléologue Michel Siffre

INTERVIEW Par le passé, l’explorateur niçois Michel Siffre a vécu plusieurs mois seul dans les profondeurs de la Terre

Propos recueillis par Jonathan Hauvel

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Michel Siffre, dans la grotte de Clamouse, en novembre 1999.
Michel Siffre, dans la grotte de Clamouse, en novembre 1999. — Tschaen / Sipa
  • La période de confinement en France a été prolongée jusqu’au 15 avril en raison de l’épidémie de coronavirus Covid-19.
  • Reclus chez lui depuis trois semaines, Michel Siffre connaît cette situation après avoir vécu plusieurs mois seul dans des grottes à des fins scientifiques.
  • L’aventurier niçois de 81 ans livre à 20 Minutes les enseignements qu’il en a tirés.

Le spéléologue et scientifique niçois, Michel Siffre, est l’un des précurseurs de la chronobiologie humaine. En 1962, il a passé deux mois au fond du gouffre de Scarasson dans le Marguareis, à 70 km de Nice, sans contact avec l’extérieur. Cette expérience « hors du temps » lui a apporté une renommée internationale. En 1972, la Nasa a fait appel à lui pour descendre pendant 205 jours dans la Midnight Cave, au Texas. En 1999, il a tenté une dernière fois l’expérience souterraine dans la grotte de Clamouse, dans l’Hérault. Pour 20 Minutes, l’explorateur azuréen met en perspective le confinement actuel, ses aventures en trame de fond.

Quel parallèle faites-vous entre l’expérience de confinement actuelle et celles que vous avez vécues lors de vos expéditions scientifiques ?

Il y a une différence fondamentale entre ce que l’on subit aujourd’hui et ce que j’ai subi. Dans mon cas, c’était de ma propre initiative. Là, nous sommes forcés. Le confinement forcé, c’est comme quand on vous met en prison, vous perdez votre liberté.

Lors de mes expériences, je n’ai pas vraiment senti le poids du confinement. J’étais tellement motivé intellectuellement que ça allait. Le confinement est principalement une question de motivation.

À partir de quand le confinement devient-il difficile à supporter ?

Globalement, lors des expériences que j’ai montées, le confinement a vraiment commencé à se faire sentir au bout d’un à deux mois. Quinze jours, trois semaines, à mon sens, ce n’est pas encore assez pour être significatif. Lors de mes six mois sous terre au Texas en 1972, j’ai craqué au bout de deux mois. Les quatre qui ont suivi ont été terribles. Là, j’étais vraiment en confinement. J’avais une plateforme de quelques mètres carrés où je faisais des allers-retours. En plus, j’étais attaché par un cordon ombilical qui rejoignait des appareils d’enregistrement en surface. Là, j’ai beaucoup souffert du manque d’espace, de l’impossibilité de faire des mouvements bien que j’avais une bicyclette ergométrique.

C’est au niveau cérébral que ça a cloché. À un moment donné, vous perdez vos illusions, vous vous dites que c’est foutu. Et puis, vous relativisez. Vous vous dites : “Je suis là, il faut que je tienne.” J’ai eu la chance de ne pas flancher mais actuellement, je comprends que des gens après quinze jours, un mois de confinement, puissent céder, sortir et aller s’acheter des choses dont ils n’auraient pas besoin. Le problème, c’est qu’aujourd’hui, on ne sait pas quelle sera la durée totale du confinement.

Quels conseils pouvez-vous donner pour ne pas flancher ?

Il faut être dynamique intellectuellement. Lors de mes expériences, j’avais toujours mon cerveau en mouvement, même pendant les périodes de déprime. Aujourd’hui, je conseille de développer ses passions. Quelqu’un qui est musicien doit faire de la musique, un dessinateur doit écrire, un écrivain doit écrire,…

Lire est aussi fondamental. En 1962, je n’ai lu que deux livres : Les Mémoires du Général de Gaulle et Naufragé volontaire d’Alain Bombard. Par contre, en 1972, j’en ai lu quarante : des classiques comme Les Trois Mousquetaires et beaucoup de Balzac. Balzac m’a passionné, parce qu’en le lisant lors de mon confinement, je voyais les scènes. Je transformais les pages en images comme le font les cinéastes. À l’heure actuelle, je lis Commandant en chef de Tom Clancy et La Panthère des neiges de Sylvain Tesson.

Enfin, il faut positiver. Le passé, c’est le passé. J’ai gagné un jour, OK. Maintenant, il faut tenir le plus longtemps possible. Ne rien craindre. Vraiment jouer son rôle.

Vos expériences ont permis de développer la chronobiologie humaine. Est-ce que la période actuelle de confinement peut avoir des conséquences sur notre rythme biologique ?

Oui, bien sûr. Les possibilités de sommeil ne sont plus les mêmes. Une partie des gens ont peur. Ça peut vous empêcher de dormir, et dès que vous touchez au sommeil, vous influencez l’horloge biologique. Dans la vie normale, on a un rythme de 24 heures parce qu’on est rythmés par la société et le rythme jour/nuit. Dans mes expériences, on a montré que l’horloge interne de l’humain était toujours plus longue, allant de 24h30 à 25 heures.

Michel Siffre sortant du gouffre de Scarasson, le 17 septembre 1962.
Michel Siffre sortant du gouffre de Scarasson, le 17 septembre 1962. - AFP

Faut-il alors garder une routine ou suivre son rythme biologique ?

Ça dépend de chaque individu. Des gens soutiendront qu’il vaut mieux garder les bonnes habitudes que l’on a, comme se réveiller et se coucher toujours à la même heure. Il y en a d’autres, dont je fais partie, qui disent “laissons couler le temps”. L’individu va s’adapter tout seul. Son rythme va se caler sur le rythme dont il a besoin. Tout dépend après des conditions de confort dans lesquelles il vit. Il est certain que vous n’aurez pas le même contrôle de votre rythme biologique si vous êtes seul(e) dans une grande maison ou si vous êtes cinq ou six dans un petit appartement.

Dernière question, est-ce que vous profitez de cette situation pour mener une nouvelle expérience ?

Non, je crois que j’ai assez donné (rires).