Le procès « d'une adoption forcée »

Fabien Binacchi

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Sophie Serrano et sa fille non biologique Manon (à droite), mardi à Grasse.
Sophie Serrano et sa fille non biologique Manon (à droite), mardi à Grasse. — F. Binacchi / ANP / 20 Minutes

Elles vivent chacune avec les parents de l'autre. Vingt ans après leur naissance, et l'incroyable bourde d'une clinique cannoise, deux jeunes femmes et leur famille se retrouvaient au tribunal de Grasse, mardi. Ils réclament 12 millions d'euros de dédommagement et des « peines exemplaires » en réparation de cet échange accidentel de bébés, « une adoption forcée », selon Me Gilbert Collard, l'avocat d'une des familles. « Si ça nous est arrivé à nous, ça pourrait arriver à n'importe qui et je ne souhaite cette situation à personne », souffle Sophie Serrano, la mère non biologique de Manon, dont elle est inséparable.

Un teint plus hâlé


Cette jeune femme de 20 ans est née de parents d'origine réunionnaise le 5 juillet 1994 à la maternité Clinica Jourdan. Un jour après une autre fillette. Les deux enfants, gardées dans la même couveuse, seront interverties par mégarde par une puéricultrice, trois jours après. Des longueurs différentes de cheveux éveillent alors des soupçons. Mais ce n'est que dix ans plus tard que l'erreur est prouvée. Un test ADN, demandé par le père de Manon, qui ne voit pas de ressemblance avec sa fille au teint plus hâlé, révélera à Sophie Serrano qu'elle n'est pas non plus sa mère. Une enquête est lancée et les autres parents retrouvés. Mais chacune des filles restera dans sa famille d'adoption. « On se retrouve devant une femme qui est biologiquement sa mère et qui est une inconnue », dit Manon. Pour Me Sophie Chas, l'avocate de la clinique, les faits sont imputables à l'auxiliaire puéricultrice. « Une faute qui s'explique par son alcoolisme chronique », selon elle. Deux gynécologues accoucheurs et deux pédiatres sont également poursuivis. Le tribunal rendra son jugement le 10 février.

■ « Que les maternités aient peur »

A la sortie de sa plaidoirie, Me Gilbert Collard, l'avocat de Sophie et Manon Serrano, a réclamé une « sanction civile sévère » devant les journalistes. « Qu'elle soit exemplaire, que les compagnies d'assurance aient peur, que les maternités aient peur », a-t-il lancé. Il est demandé 3 millions d'euros au titre du préjudice moral pour chaque fille échangée à la naissance, 1,5 million pour trois parents ainsi que 750 000 € pour chacun des trois frères et sœur.