"Un nouveau 21 avril est possible en 2007"

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Interview (version intégrale) de Laurent Mucchielli, sociologue, au sujet des émeutes de novembre.

Vous revenez ce soir*, dans un débat, sur les émeutes de novembre. Pourquoi ?

Depuis peu, l’hystérie sécuritaire qu’on avait vue en 2001 revient dans le langage des politiques et des médias. On raconte tout et n’importe quoi, on parle de « barbares » et d’« ultra-violence ». Dès lors, un nouveau « 21 avril » est possible pour les présidentielles en 2007. Certains, même, l’espèrent.

Quelle est votre analyse, à froid, des émeutes ?

Je conteste très fortement la version du ministère de l’Intérieur, pour qui les émeutiers étaient manipulés par des caïds, des mafieux ou des rappeurs. Cela relève d’abord d’un profond malaise économique et social. Les habitants des quartiers se sentent considérés comme des citoyens de seconde zone, et sont victimes de quatre sortes d’humiliations.

Lesquelles ?

La première est liée à l’absence d’emploi, qui empêche toute insertion sociale. La deuxième est en rapport avec l’école, perçu comme un lieu d’humiliation pour les jeunes en échec. Il n’est, à ce titre, pas étonnant que des écoles aient été prises pour cible des émeutiers. La troisième a trait aux rapports extrêmement tendus avec la police ; certains jeunes, contrôlés par les policiers jusqu’à quatre ou cinq fois par jour dans leur quartier, ont voulu se venger. Enfin, la dernière humiliation dont les habitants se sentent victimes est d’ordre symbolique ; l’image que renvoient les banlieues est très négative.

Comment avez-vous étudié ce mal-être ?

Cinq des neuf sociologues de mon groupe de travail habitent des quartiers sensibles de la région parisienne. On a pu ainsi interroger longuement une douzaine d’émeutiers, qui n’ont pas été interpellés par la police. On a également rencontré leurs familles. Les « grands frères » sont ceux qui ont le plus la rage. Ils ont joué le jeu de l’insertion, mais, même avec un DESS, ils finissent vigiles de supermarché.
Globalement, beaucoup d’habitants et de riverains – les mêmes qui nous disent qu’il était stupide de s’en prendre aux voitures du quartier - nous ont déclaré partager la colère des jeunes.

Recueilli par G. Frouin

* 20h30, à la fac de droit.