Coup de balai à Nantes contre l'illettrisme

Guillaume Frouin

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La phrase, dont les verbes sont soulignés en vert, prend presque toute la place sur le tableau. « Carlos travaille sur un chantier à Nantes. Il se lève tôt chaque matin. Avant de partir, il prend un jus de fruits, il boit un café et il écoute les informations à la radio. Parfois, il lit le journal. » Une phrase qui respire le quotidien des sept agents de nettoyage présents dans la salle. Tous ont été envoyés dans cet organisme de formation de l'île de Nantes par leurs employeurs, pour faire reculer l'illettrisme dans la profession. Cette initiative, méconnue, a profité depuis 2007 à soixante-huit personnes dans les Pays de la Loire.
Ana, Ramona et les autres suivent ainsi ces « écrits professionnels » depuis février, en dehors de leurs heures de travail, à raison de deux demi-journées par semaine. Certains ne sont jamais allés à l'école, d'autres ne maîtrisent simplement pas le français. « Cette année, tous sont étrangers, mais l'an passé, nous avions deux Français en situation d'illettrisme », rappelle Valérie Leguen, formatrice à Cap Formation.
Aujourd'hui, la quadragénaire fait travailler ses stagiaires sur les mots « lésion » ou « arrêt de travail », pour qu'ils sachent remplir une fiche d'accident du travail. En neuf mois, ils auront aussi appris à maîtriser leur lexique professionnel (« aspirateur », « monobrosse »…) et reconnaître des pictogrammes sur des produits d'entretien. « Même si les objectifs sont communs, cela reste du sur-mesure : les enseignements sont individualisés pour chaque stagiaire, en fonction des besoins de son employeur », explique Valérie Leguen. « La plupart arrivent ici assez inhibés, mais gagnent très vite en assurance. On désacralise chez eux l'idée de lire et d'écrire. »
Carla, elle, est arrivée du Portugal il y a trois ans, dans les valises de son mari maçon. « C'est important de parler français, ça permet de nous intégrer en France », juge cette femme de ménage de 33 ans, qui remplit en même temps une feuille d'exercices. « Le plus dur, c'est la conjugaison des verbes et le passé composé », sourit Pedro, un compatriote de 44 ans, qui a émigré après la faillite de son entreprise artisanale de broderie. Au fond de la salle, Fanta ne peut cacher, elle, sa « fierté ». « Avant, mon mari m'aidait à remplir les papiers », se rappelle cette Guinéenne de 38 ans. « Maintenant, je peux aider mes enfants à faire leurs devoirs. »