Nantes : Après 65 ans, M. Marc baisse le rideau de son improbable boutique de chaussures Chaussol

LA FIN D'UNE EPOQUE Marc Felsenhardt, 69 ans, a « fait son temps ». Le commerçant s'apprête à fermer son drôle de magasin de chaussures, en plein centre-ville de Nantes

Julie Urbach
— 
Marc Felsenhardt, propriétaire du magasin Chaussol, à Nantes
Marc Felsenhardt, propriétaire du magasin Chaussol, à Nantes — J. Urbach/ 20 Minutes
  • Le magasin du centre-ville, resté dans son jus, résiste aux côtés des grandes chaînes ou pop-up store branchés du quartier.
  • Mais après 65 ans, son propriétaire a décidé de tourner la page, d’ici au mois de septembre.

Ici, on ne parle pas de « chaussures » mais d’« articles chaussants ». Il faut dire qu’entre les mocassins en cuir, les ballerines à fleurs, les bottes de pluie pour enfants, ou les chaussons moumoute, il y a l’embarras du choix chez Chaussol. Depuis 65 ans, cette improbable boutique du centre-ville de Nantes semble restée dans son jus et résiste aux côtés des grandes chaînes ou pop-up store branchés du quartier. 

Pourtant, d’ici au mois de septembre, c’est décidé. Les lettres rouges vintage de l’enseigne de la place Felix-Fournier seront démontées. Les quelque 20.000 boîtes, dont certaines sont empilées jusqu’au plafond avec parfois des étiquettes en francs, seront destockées. « Je ne l’ai pas encore dit trop fort, mais j’arrête, confirme Marc Felsenhardt, le propriétaire. Il est temps pour moi de profiter un peu… si mes clients veulent bien me lâcher ! »

A 69 ans, M. Marc comme on l’appelle ici, assure avoir « fait son temps ». Sans nostalgie, dit-il en gardant le sourire, le détaillant ne reconnaît plus vraiment le commerce comme il l’a appris et aimé, grâce à son père qui lui a laissé les rênes, en 1974. A l’époque, ce sont les 30 Glorieuses, et la famille possède quatre autres magasins, à Paris et dans l’Ouest. En France, et notamment dans la région de Cholet, les usines de chaussures tournent à plein régime et les clients nantais s’arrachent la marchandise, notamment des fins de série, que ces commerçants prennent plaisir à aller chercher eux-mêmes jusqu’en Espagne ou en Italie. « On ouvrait à 8h45 le matin, six jours sur sept, et il y avait encore du monde à 19h30, raconte celui qui a "toujours travaillé 60 heures par semaine". J’ai chaussé les mêmes gens parfois pendant 40 ans, ils me demandaient le même style, trouvaient ici toujours la même qualité avec des prix raisonnables. Aujourd’hui, ils ont vieilli, certains sont en Ehpad. On n’a plus la même relation avec les autres. »

Qui pour prendre la suite ?

Malgré la concurrence des grandes surfaces, la révolution Internet, la piétonnisation du centre-ville de Nantes et ses manifestations à répétition, M. Marc raconte avoir tenu le cap. S’il a rapidement dû arrêter les chaussures de sport, délocalisées en Asie, il a développé son offre de chaussons, qui représentent la moitié de ses ventes. « Les 35 heures ont fait des pantouflards, rigole l’homme, derrière son bureau, au premier étage du magasin. Plus j’en faisais, plus j’avais de la demande ! Je suis monté jusqu’à 400 modèles différents, au moins j’en avais pour tout le monde. » Un positionnement à contre-courant et complètement assumé. « La mode impose un style mais laisse de côté tout un tas de gens, est-il convaincu. Chez nous, ce sont les clients qui nous disaient ce qu’ils voulaient qu’on leur ramène. » Quitte à rendre le commerce de 150 m2 un peu déconcertant pour les non initiés, étonnés de voir cet ovni encore et toujours sur pieds.

Une petite partie de la collection de chaussons du magasin Chaussol
Une petite partie de la collection de chaussons du magasin Chaussol - J. Urbach/ 20 Minutes

A l’heure de bientôt fermer boutique, ce père de trois enfants rêve de voyager avec son épouse, pêcher entre amis, ou s’occuper de son potager « perdu dans la campagne » nantaise. Avant, il faut terminer les discussions avec le futur locataire des lieux, dont il ne souhaite pas encore révéler le nom. Ce que l’on sait, c’est qu’il ne s’agira ni d’un magasin de chaussures, ni d’un restaurant (« il y en a déjà beaucoup trop »), alors que les propositions ont été nombreuses ces dernières années pour occuper cet emplacement commercial de choix. « Cela fait 25 ans que j’en ai et que je refuse, confie Marc Felsenhardt en fermant la porte. Cette fois, je pense que ça sera bien. Et puis moi j’ai assez donné, non ? »

Chaussold, avant Chaussol

A ses débuts, la boutique s'appelait Chaussold mais a très vite dû changer de nom ! La répression des fraudes reprochait à son propriétaire d'utiliser le mot «soldes», normalement réservé à certaines périodes de l'année. M. Marc a donc décidé de simplement enlever le «d». Il a aussi retiré la lettre de l'enseigne, que l'on devine encore aujourd'hui.