Nantes : Quelles sont les traces encore visibles du passé négrier de la ville ?

ESCLAVAGE Principal port négrier français, Nantes garde sur ses murs la mémoire de son passé esclavagiste. Mais cela ne se voit pas du premier coup d’œil. Démonstration avec une historienne et une guide

Frédéric Brenon
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L'allée Duguay-Trouin à Nantes et ses hôtels particuliers. Au premier plan, celui bâti pour l'armateur Guillaume Grou
L'allée Duguay-Trouin à Nantes et ses hôtels particuliers. Au premier plan, celui bâti pour l'armateur Guillaume Grou — F.Brenon/20Minutes
  • La Cité des ducs a été, de loin, le principal port français impliqué dans la traite négrière entre le XVIIe et le XIXe siècle.
  • Ce commerce triangulaire a enrichi de nombreux marchands nantais. Leurs hôtels particuliers ont été construits à cette époque.
  • Le château des ducs de Bretagne propose, jusqu’en juin 2022, une nouvelle exposition consacrée à cet épisode.

Dix ans après l’ouverture du Mémorial à l’abolition de l’esclavage de Nantes, 20 ans après la loi Taubira qui reconnaît la traite et l’esclavage en tant que crimes contre l’humanité, 30 ans après l’exposition fondatrice des Anneaux de la mémoire, le château des ducs de Bretagne donne samedi le coup d’envoi de L'abîme, une nouvelle exposition consacrée à la « traite atlantique et à l’esclavage colonial ». Principal port négrier français entre le XVIIe siècle et le XIXe siècle ( 1.714 expéditions négrières recensées pour plus de 550.000 captifs noirs transportés vers les colonies), la Cité des ducs a pris une large part dans ce qu’on appelle le « commerce triangulaire ». Pour autant, difficile de remarquer, à première vue, les traces de ce passé sur les murs de la ville. Il faut y porter un regard attentif pour s’apercevoir qu’elles demeurent bien présentes, y compris sur des axes fréquentés par des milliers de piétons chaque jour.

« Nantes s’est énormément enrichie grâce à la traite, donc tous les aspects architecturaux de cette époque, les hôtels particuliers, les magnifiques façades, résonnent avec cette histoire. Ce sont des immeubles spécifiques, avec toujours un entresol puis un premier étage luxueux », indique Krystel Gualdé, directrice scientifique du musée d’Histoire de Nantes. Un grand nombre a été construit sur l’île Feydeau, alors en bord de Loire. « Elle abritait à l’époque des armateurs, des capitaines, des négociants très impliqués dans le commerce transatlantique. »

Les façades du quai de Turenne, quartier Feydeau, à Nantes.
Les façades du quai de Turenne, quartier Feydeau, à Nantes. - F.Brenon/20Minutes

Les hôtels particuliers Temple du goût (allée Duguay-Trouin), Berouete (quai de Turenne), de la Villestreux (quai de Turenne) et Deurbroucq (allée Gloriette) sont les plus connus. D’autres bâtiments emblématiques de cette période se trouvent autour de la place du Commerce ou quai de la Fosse.

Visages africains sur des façades

L’enrichissement des marchands nantais se voit encore dans les cours et intérieurs privés. « Ces immeubles offraient presque toujours 180 m2 d’habitation et trois salons en enfilade. Beaucoup ont été redécoupés mais certains ont gardé l’authenticité des peintures, des parquets, des trumeaux et parfois même du mobilier d’époque », explique Agnès Poras, guide-conférencière pour le Voyage à Nantes. « Les boiseries et grands meubles en acajou sont toujours une évocation de la traite, confirme Krystel Gualdé. Tout simplement parce que le bois d’acajou était coupé par des esclaves dans les colonies américaines. »

Un mascaron de visage africain sur une façade de l'allée Brancas, près de la place du Commerce, à Nantes.
Un mascaron de visage africain sur une façade de l'allée Brancas, près de la place du Commerce, à Nantes. - F.Brenon/20Minutes

Autre héritage de la traite des Noirs : les mascarons, ces visages taillés dans la pierre qui ornent encore les façades, représentent, pour certains, des hommes et femmes aux traits africains. « Ce sont des rois africains, des femmes qui ont des entraves de cou… Ces décors sculptés sont l’occasion d’afficher la réussite du propriétaire en désignant le commerce que l’on peut réaliser », précise Agnès Poras. « Nous ne sommes pas sûrs que ces visages africains représentaient tous des esclaves, nuance Krystel Gualdé. Le commerce esclavagiste était un commerce considéré comme un autre. Il a apporté d’importants bénéfices mais il n’y avait pas forcément une volonté de le mettre en avant. »

Les magnolias, un héritage méconnu

Le passé esclavagiste de la ville se lit aussi sur les noms de rues évoquant des colonies ou des personnages impliqués dans la traite : Saint-Domingue, Guillaume-Grou, Kervégan, Bourgaud-Ducoudray, Guillon, Montaudouine, Mellier, Colbert… « Ce sont des symboles importants de ces grandes familles qui se sont enrichies et vont rester dans la toponymie », souligne la guide-conférencière. « Guillaume Grou a été un armateur négrier de premier plan, insiste Krystel Gualdé. Au moins 10.000 hommes, femmes et enfants ont été déportés du continent africain par l’intermédiaire de ses navires. Gérard Mellier a été maire de Nantes mais c’est aussi quelqu’un qui a écrit tous les arguments qui vont permettre de fixer, par édit royal en 1716, la condition des personnes mises en esclavage sur le territoire de France. »

La rue Kervégan porte le nom d'une personnalité nantaise impliquée dans le commerce triangulaire.
La rue Kervégan porte le nom d'une personnalité nantaise impliquée dans le commerce triangulaire. - F.Brenon/20Minutes

Autre héritage plus étonnant : les magnolias. Ces arbustes emblématiques de la ville de Nantes ont été importés au XVIIIe siècle des Antilles, de Saint-Domingue en particulier. « Ils arrivaient par des bateaux qui étaient forcément liés au commerce triangulaire », affirme la directrice scientifique du musée d’Histoire de Nantes. « Les capitaines avaient l’obligation royale de ramener de nouvelles variétés botaniques. C’est comme ça que Nantes est devenue un des principaux points d’acclimatation de végétaux exotiques », complète Agnès Poras. C’est René Darquistade, maire de Nantes de 1735 à 1747, qui va être le premier à acclimater le magnolia. « Cet homme a une histoire complexe puisqu’il va soutenir une esclave ayant engagé un procès pour obtenir sa liberté. Cela ne l’empêchera pas de devenir quelques années plus tard un armateur négrier », raconte Krystel Gualdé. L’un des spécimens de magnolias les plus âgés d’Europe se trouve aujourd’hui au Jardin des plantes.

« Il y avait bien des esclaves qui ont vécu à Nantes »

L’exposition L’abîme, présentée jusqu’en juin 2022, s’attarde sur un autre point méconnu du passé négrier : des esclaves ont bien été débarqués sur le sol nantais, pas uniquement des marchandises. « Certes, l’esclavage se passait essentiellement dans les colonies. Mais il y avait bien des personnes mises en esclavage qui ont vécu à Nantes pendant tout le XVIIIe siècle et durant une partie du XIXe siècle, affirme Krystel Gualdé. Elles étaient dans les paroisses Sainte-Croix et Saint-Nicolas, auprès de personnes qui avaient les moyens d’avoir la propriété de domestiques en captivité. On les trouvait aussi auprès de maîtres charpentiers, maîtres tonneliers… Une partie de ces personnes étaient envoyées sur le territoire de France pour apprendre un métier qui serait utile aux colonies. Certaines y sont restées toute leur vie. »

L’abolition de l’esclavage n’a été effective en France qu’en 1848, dix ans après le Royaume-Uni. « Cette histoire est mieux connue, en particulier à Nantes, mais elle n’est pas toujours prise en compte comme ce qu’elle doit être, conclut la directrice scientifique. Ce qu’elle est, fondamentalement, c’est le démarrage de l’histoire coloniale française et européenne. La traite et l’esclavage sont étroitement liés à notre histoire coloniale. »