Affaire Xavier Dupont de Ligonnès : « Puisqu’on ne nous apporte pas la preuve de sa culpabilité, c’est qu’il n’est pas coupable »

INTERVIEW Dix ans après la tuerie de Nantes, l’avocat de la mère et de la sœur de Xavier Dupont de Ligonnès raconte leur « souffrance » et leur « propre vérité » sur l’affaire

Propos recueillis par Frédéric Brenon
— 
Me Stéphane Goldenstein, aux côtés de Christine et Geneviève Dupont de Ligonnès.
Me Stéphane Goldenstein, aux côtés de Christine et Geneviève Dupont de Ligonnès. — F.Smadja/F.Demange/Sipa
  • Agnès Dupont de Ligonnès et ses enfants Arthur, Anne, Benoît et Thomas ont été assassinés entre le 3 et le 5 avril 2011 dans leur maison à Nantes.
  • Xavier Dupont de Ligonnès n’a plus été repéré depuis le 15 avril 2011.
  • Stéphane Goldenstein est l'avocat de la mère et de la sœur du fugitif.

Il y a dix ans, jour pour jour, Agnès Dupont de Ligonnès et ses quatre enfants étaient assassinés à Nantes. Introuvable malgré la pression policière et médiatique, Xavier, le père de famille, reste l’unique suspect du quintuple assassinat. Une version à laquelle n’adhéraient pourtant pas Geneviève et Christine Dupont de Ligonnès, mère et sœur du fugitif. Aujourd’hui murées dans le silence, les deux Versaillaises, par ailleurs pointées du doigt pour leurs pratiques religieuses, ne s’expriment que par la voix de leur avocat, Me Stéphane Goldenstein. Entretien.

Stéphane Goldenstein, avocat de la soeur et de la mère de Xavier Dupont de Ligonnès.

Comment vont vos clientes aujourd’hui, dix ans après les faits ?

Elles sont fatiguées, elles en ont assez qu’on les calomnie. Les dernières actualités relayées par les médias c’est que Geneviève et Christine seraient à la tête d’une secte, qu’elles auraient détourné de l’argent… Ce sont des femmes extrêmement pieuses mais qui ne font de mal à personne. On jette l’opprobre sur elles alors qu’elles souffrent terriblement et ne réclament qu’à vivre dans l’anonymat et la tranquillité. Je comprends bien qu’on s’interroge sur les raisons du passage à l’acte supposé de Xavier Dupont de Ligonnès et qu’on envisage que la religion puisse être une hypothèse, mais de là à exhumer des vieilles histoires infondées… Ça ajoute de la douleur à leur peine.

Peut-on vivre normalement quand on porte le nom Dupont de Ligonnès ?

Non, on ne le peut pas. Je vous donne un exemple : quand Geneviève a été hospitalisée cet été dans les Yvelines, après les publications de Society, le chef de service dit au personnel médical : « Vous pouvez invoquer votre clause de conscience si vous ne souhaitez pas soigner Mme de Ligonnès ». Un truc de fou. Aucun médecin ne l’a fait heureusement. Il y a aussi des conséquences au sein de la famille. Une partie leur a reproché d’alimenter la polémique. Ce qui explique qu’elles ne veulent plus s’exprimer du tout désormais. La famille Hodanger [famille d’Agnès Dupont de Ligonnès] a toujours été d’un silence total. Peut-être a-t-elle été plus intelligente que nous.

Christine et Geneviève Dupont de Ligonnès ont étonné, voire choqué, en affirmant dès le début de l’affaire que Xavier Dupont de Ligonnès était innocent et que les corps retrouvés sous la terrasse n’étaient pas ceux de son épouse et de ses enfants. Leur conviction a-t-elle changé dix ans après ?

Non, ça n’a pas changé. En fait mes clientes ont analysé tous les éléments du dossier, ceux à charge, à décharge, les zones d’ombre, les contradictions, les incertitudes, pour en conclure que, finalement, on ne connaissait pas la vérité. Il y a une vérité judiciaire, il y a une vérité médiatique, mais la vérité originelle ne ressort pas des actes d’enquête. A partir de là elles se sont orientées dans la voie de la raison pour une mère et pour une sœur qui est de dire : « Après tout, pourquoi Xavier aurait-il menti quand il annonce dans un courrier qu’il a été obligé de partir avec sa famille à l’autre bout du monde ? Puisqu’on ne nous apporte pas la preuve de sa culpabilité, c’est qu’il n’est pas coupable. ».

Quels éléments tangibles les font encore douter ?

On ne va pas refaire tout le dossier, mais les autopsies ont été réalisées dans la précipitation, probablement en raison de la pression médiatique, et les constatations matérielles peuvent être remises en question : poids, taille, identification du visage… Mes clientes étaient à Versailles, elles n’ont pas vu les corps. Le juge a donné un permis d’inhumer très rapidement, ce qui est d’ailleurs étonnant pour une telle affaire criminelle. L’inhumation aussi a été rapide. On a également refusé à un ami médecin de la famille d’aller voir les corps sous prétexte que l’identification était formelle. Ça a encore ajouté des doutes pour elles, avec le recul.

Cette théorie est très difficile à croire tout de même. Elle a d’ailleurs été formellement écartée par la justice…

Bien sûr. C’est aussi difficile pour moi, avocat, de penser qu’on a pu substituer des corps au profit d’autres corps. Mais c’est leur position. Je ne la partage pas mais je la respecte. On peut aussi le concevoir pour des victimes à qui on n’apporte pas de preuve irréfragable. Elles se méfient des apparences. N’oublions pas qu’elles sont victimes. Elles ont perdu un frère, un fils, des petits enfants, une belle-fille… Cette vérité qui leur est propre, c’est peut-être ce qu’il y a de mieux pour éviter de souffrir.

Qu’attendent-elles de l’enquête aujourd’hui ?

Qu’on découvre enfin où se trouve Xavier afin qu’on puisse faire la lumière totale sur ce qui s’est passé. Pour elles il est inenvisageable qu’il ait pu se suicider. Ça ne fait pas partie de sa personnalité, selon elles. Elles espèrent le revoir ainsi que les membres de sa famille. Il faut dire aussi que cette histoire d’exfiltration aux Etats-Unis paraît tellement invraisemblable que les enquêteurs n’ont jamais vraiment creusé cette hypothèse. Je conçois évidemment qu’il y a des indices extrêmement graves et concordants qui pèsent contre Xavier. Mais je regrette que l’enquête soit partie dans une seule direction depuis le départ. Avant avril 2011, il n’y avait aucun signe avant coureur. On a interprété des choses mais, en réalité, l’ensemble de ses amis, de sa famille, pensait que ce n’était pas possible qu’il ait fait ça.

Si Xavier Dupont de Ligonnès est vivant, est-il possible qu’il soit entré en contact avec sa famille proche ?

C’est ce qui arrive dans tous les dossiers criminels quand une personne est en fuite. Donc c’est logique qu’on surveille la famille proche. Mes clientes ont été placées sur écoute à plusieurs reprises, elles doivent l’être encore de temps en temps. Mais je suis convaincu qu’elles n’ont plus de nouvelles du tout de Xavier. Je pense qu’il voulait leur laisser l’image d’un homme potentiellement innocent.

Comment ont-elles vécu le fiasco de Glasgow du 11 octobre 2019 ?

Il y a un abruti de policier qui a balancé une information en voulant se faire mousser et qui a jeté le discrédit sur toute la police française. Pour mes clientes, ça a été un moment pénible. Mais elles sont vachement fortes, elles ont évité d’écouter tout ce qui se disait.

De nombreux reportages sont sortis sur l’affaire, des fictions aussi. Qu’en pensent-elles ?

Elles ne regardent pas. Même moi je suis lassé, même si je comprends que le mystère de cette affaire passionne.

Pensez-vous que l’affaire sera résolue dans dix ans ?

J’espère bien qu’on l’aura retrouvé. J’y crois. Plus la presse en parle, plus c’est possible.