Notre-Dame-des-Landes : « Oui, on a parfois douté de la victoire », reconnaît Sylvain Fresneau, figure de la lutte anti-aéroport

INTERVIEW Trois ans après l'abandon du projet d'aéroport, Sylvain Fresneau, l'un des agriculteurs expulsables, revient sur la lutte et ses conséquences

Frédéric Brenon

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Sylvain Fresneau, figure de la lutte contre l'aéroport de Notre-Dame-des-Landes.
Sylvain Fresneau, figure de la lutte contre l'aéroport de Notre-Dame-des-Landes. — L.Venance/AFP
  • « On ne sera jamais assez redevables des personnes qui sont venues nous soutenir », déclare Sylvain Fresneau à 20 Minutes.
  • « On ne regrette pas d’avoir résisté mais c’était des moments pénibles. »
  • « Je pense qu'on ne pourra plus jamais construire un aéroport de cette taille en France. »

Il y a trois ans, jour pour jour, l’Etat annonçait l'abandon du projet d'aéroport de Notre-Dame-des-Landes. La fin de 10 ans de lutte intense dans cette commune bocagère au nord de Nantes. Sylvain Fresneau était l’une des figures des anti-aéroport. Cet agriculteur aux faux airs de José Bové avait perdu la propriété de ses terres et vivait, avec sa femme Brigitte, dans l’angoisse de l’expulsion jusqu’à ce fameux 17 janvier 2018. Agé aujourd’hui de 60 ans, il réside toujours dans l’ancienne zone aéroportuaire. Entretien.

Ce troisième anniversaire, vous aller le fêter ?

Bien sûr ! Cette date, on l’a tous à l’esprit. C’est une victoire qui ne s’oublie pas. Je vais fêter ça, en petit comité, avec une bonne bouteille.

Qu’est-ce qui a changé depuis trois ans ?

Déjà, il n’y a plus de forces de l’ordre au carrefour des Ardillères juste à côté. On s’était habitué à leur présence. On ne se sent plus en état de siège, on n’a plus à passer par des contrôles. Ensuite, on peut envisager l’avenir, avoir des projets comme tout le monde. C’est important pour une ferme. On a pu construire quelques bâtiments, on est passé bio. Tout cela était impossible avant. Notre fils s’est aussi installé pour prendre la relève. Il va conserver ces terres nourricières pour lesquelles on s’est tant battu. C’est très bien. La retraite, pour moi, ce sera l’année prochaine.

Le stress est-il retombé ?

Oui je crois. On est plus serein, on respire mieux. Le stress, c’était les forces de l’ordre. Mais c’était aussi le juge de l’expropriation, l’absence de visibilité, les sollicitations en permanence… Ça a été une tension énorme pendant quelques années, surtout sur la fin. On ne regrette pas d’avoir résisté mais c’était des moments pénibles pour la famille. Aujourd’hui ça va, on a du temps pour nous, le téléphone chauffe beaucoup moins. Le travail sur la ferme est beaucoup plus performant.

Connait-on une période d’euphorie après une telle victoire ?

Malheureusement j’ai eu des problèmes avec des anti spécistes qui voulaient reprendre le pouvoir sur le secteur. Les forces de l’ordre n’étaient plus là et ils ont cru qu’ils pouvaient faire ce qu’ils voulaient. Ça a été des soucis, ils ont fait sortir nos animaux… La victoire nous a été volée par ces extrémistes. Ça va mieux maintenant. Mais on a préféré annuler les fêtes prévues pour la victoire car on savait qu’ils allaient tout perturber.

« Trois ans, c’est beaucoup trop long. On se moque de nous. »

Et sur le plan administratif, êtes-vous enfin régularisé ?

Non ! On a récupéré la propriété de notre maison et de la stabulation des vaches mais pas celle des autres bâtiments. Pour le moment, ils appartiennent encore à l’Etat. Après l’annulation de la déclaration d’utilité publique (DUP) en février 2018, le juge avait confirmé qu’on avait le droit de récupérer nos biens. Ça ne paraissait pas compliqué : l’argent était bloqué à la Caisse des dépôts, il n’y avait qu’à taper dedans, aller chez le notaire et c’était réglé. Mais, non, on nous a dit "c’est plus compliqué, il faut réestimer les biens, tout recommencer à zéro, y compris le diagnostic amiante dans les bâtiments". Il y a des administratifs qui font durer la chose. Trois ans, c’est beaucoup trop long. On se moque de nous.

Quelles sont vos relations avec vos voisins de la ZAD ?

Elles sont apaisées, on discute. Ceux qui étaient là pour se payer du flic sont partis. D’autres sont restés avec des projets agricoles, on se côtoie tous les jours, notamment à la Cuma. Ils ont accepté de s’installer dans un cadre légal, c’est très bien. Il faudra voir à la longue la pérennité de leurs projets mais ils ont la volonté d’avancer, je les respecte. Après, il y a des gens avec qui on s’entend et d’autres pas, comme dans n’importe quel voisinage.

Le projet d’aéroport vous y pensez souvent ?

Oui, forcément, même si on a tourné la page. Ça a marqué notre vie quand même. Et puis il y a toujours quelqu’un qui vous le rappelle. Dès qu’on discute avec des gens à l’extérieur on nous dit "ah vous êtes de Notre-Dame-des-Landes, qu’est-ce que ça devient ? Comment ça se passe avec les zadistes ?". On est définitivement marqué par ça.

« On ne sera jamais assez redevables des gens qui nous ont soutenus. »

Quels souvenirs gardez-vous de la lutte ?

Ce qui me marque le plus c’est la disponibilité des personnes qui sont venues nous soutenir, qui se sont battues pour nous aider, pour organiser des cortèges, des actions… Ça me surprend encore. S’il y avait un autre combat dans le secteur qui ne me concerne pas directement est-ce que moi j’y consacrerai autant de temps ? On ne sera jamais assez redevables de ces gens-là. C’est grâce à eux que les choses ont bougé, qu’on a pu faire comprendre aux politiques que c’était un projet obsolète. Merci encore.

Avez-vous douté du succès ?

A partir du moment où on est devenu exproprié, on ne pouvait plus revenir en arrière. Il fallait se battre jusqu’au bout. Mais, oui, on a parfois douté de la victoire. Quand on perdait des procès alors qu’on avait des arguments impeccables, c’était dur. J’ai le sentiment que beaucoup de décisions étaient pipées contre nous.

A quel moment le dossier a-t-il basculé en votre faveur ?

Quand les experts-médiateurs sont arrivés [nommés par Emmanuel Macron en juin 2017]. Tout a été remis sur la table, de A à Z. On a compris qu’on serait cette fois vraiment écoutés, qu’on ne balaierait pas nos arguments d’un revers de main.

A Notre-Dame-des-Landes, tout le monde n’était pas opposé à l’aéroport. Quelle est l’ambiance trois ans après sur la commune ?

Il y a toujours des clivages entre pro aéroport et anti. Ça mettra du temps à cicatriser. Moi je dis bonjour à tout le monde mais je vois bien que certains me tendent la main mollement. J’étais l’une des têtes de turc de ces gens-là. A l’inverse, il y a beaucoup d’habitants qui sont reconnaissants. On a créé des liens forts avec ceux qui se sont battus à nos côtés.

Vous vous revoyez pour parler de la lutte ?

On a créé une association pour entretenir cette mémoire et la transmettre. On voulait organiser une journée d’exposition au printemps dernier mais elle a été reporté à cause du Covid. Ça n’empêche pas de garder le contact. Pour les vœux de bonne année, j’ai eu des appels dans toute la France.

Quelle trace globale va laisser Notre-Dame-des-Landes ?

Je pense qu’on ne pourra plus jamais construire un aéroport de cette taille en France. Il n’y en a d’ailleurs pas besoin, surtout en ce moment. On voit que certaines de nos idées, comme privilégier le train, beaucoup moins polluant, pour les déplacements nationaux, ont été reprises. Il y a d’autres projets qui s’arrêtent, comme le Center parcs à Roybon ou la  ferme des Mille vaches. Je suis très content parce que c’était un non-sens écologique. On peut espérer que la parole des citoyens est mieux écoutée. Notre-Dame-des-Landes aura au moins servi à ça.