« Pourquoi n’y a-t-il pas d’Harry Potter français ? » s’interroge David Pouilloux, écrivain jeunesse

INTERVIEW David Pouilloux, auteur de La Prophétie d’Ulysse, série fantasy pour adolescents, appelle à « lire local » et à défendre les romanciers français fortement concurrencés par les traductions

Propos recueillis par Frédéric Brenon

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David Pouilloux, auteur de romans jeunesse, dont la saga La Prophétie d'Ulysse.
David Pouilloux, auteur de romans jeunesse, dont la saga La Prophétie d'Ulysse. — F.Brenon/20Minutes
  • « Traduire un auteur qui a marché à l’étranger, c’est la politique du moindre risque. »
  • « Il faut faire confiance à nos producteurs locaux d’histoires et les défendre. »

Ulysse Moreau, élève au collège Victor-Hugo, découvre qu’il est un demi-dieu grec et qu’on veut du mal à ses parents. Avec son amie Kenza, elle aussi dotée de surprenants pouvoirs divins, il va devoir empêcher une terrible prophétie de s’accomplir, quitte à affronter des créatures et voyager dans le temps. Telle est l’intrigue de La Prophétie d’Ulysse, roman fantastique pour jeunes adolescents, dont le second tome (La Colère des dieux) vient de sortir pour la rentrée. Son auteur, David Pouilloux, 50 ans, a déjà écrit une douzaine d’ouvrages dont six romans jeunesse. Pour 20 Minutes, le Nantais livre son regard sur l’engouement pour le genre et le monopole des écrivains anglophones.

Comment est née l’histoire de La Prophétie d’Ulysse ?

J’ai visité la Grèce, en famille, il y a deux ans et j’avais été impressionné par les grands sites qui font la légende de l’Antiquité, notamment Delphes, où se déroule l’une des scènes les plus importantes de ce tome 2. En revenant, les personnages me sont venus d’un coup, j’avais du feu au bout des doigts ! L’idée d’ajouter la mythologie égyptienne est venue après, grâce à mon éditeur. J’ai réussi à trouver un lien dans les récits de l’époque pour que ce ne soit pas artificiel. Et ça plaît. Les lecteurs me disent aujourd’hui que c’est super d’avoir mélangé Hermes et Anubis, Athena et Seth, dans le même roman.

Des succès littéraires pour ados, comme Percy Jackson ou Everwolrd, revisitent aussi les mythologies grecques ou égyptiennes. Pourquoi fascinent-elles autant 3.000 ans après leur invention ?

Parce que ce sont des histoires extraordinaires, intemporelles et universelles de lutte entre le bien et le mal. Il y a des héros, de la magie, des super pouvoirs, des monstres, des combats, du suspense, de la peur… Tout ce que l’on recherche aujourd’hui encore, en particulier les ados. Et puis elles permettent d’aborder des sujets difficiles, comme l’identité, la disparition, la mort. Un roman digne de ce nom ne doit pas être un catalogue des bonnes nouvelles. Mon personnage d’Ulysse s’interroge sur lui-même, souffre, c’est ce qui le rend attachant.

Les romans fantasy sont devenus un véritable phénomène dans la littérature jeunesse. Comment l’expliquez-vous ?

J’appartiens à la génération qui a vu le phénomène Seigneur des anneaux monter dans les années 1990. Et puis Harry Potter est arrivé et a cassé tous les codes : on pouvait écrire un roman au long cours, en sept tomes, avec un imaginaire extraordinaire riche, que les enfants pouvaient dévorer. Derrière Joanne Rowling, d’autres grands auteurs comme Philip Pullman ou Rick Riordan ont à leur tour plu aux jeunes avec leurs séries. Ils ont ouvert la voie à des centaines d’auteurs beaucoup plus confidentiels. Ils ont créé des millions de nouveaux lecteurs, partout dans le monde, qui une fois qu’ils ont fini Harry Potter en veulent encore plus.

Pour autant, le genre est écrasé par la production anglophone…

Quand on regarde les rayons, c’est impressionnant : les Anglais, les Américains, les Australiens prennent toute la place. Une maison d’édition a besoin de vendre des livres. Et traduire un romancier qui a marché à l’étranger, a fortiori dans un marché aussi homogène que le marché anglophone, c’est une assurance. C’est la politique du moindre risque. C’est dommage. Pourquoi n’y a-t-il pas d’Harry Potter français ? Pourquoi est-on incapable de sortir un auteur qui se vend dans le monde entier ? Pourquoi une Ecossaise comme J.K. Rowling est parvenue à percer et pourquoi n’a-t-on pas un auteur français qui est à 10 % de ce qu’elle a réussi en France ?

Un enfant en pleine lecture d'un roman fantasy.
Un enfant en pleine lecture d'un roman fantasy. - F.Brenon/20Minutes

Est-ce un problème de talent ? De style ?

Le talent, non. Il n’y a pas de raison que les auteurs français soient moins bons que les autres. Nous sommes un pays de 66 millions d’habitants, un pays très littéraire, avec des écrits fantastiques. Il y a des petits pays comme l’Islande qui arrivent à sortir des têtes de gondole. La narration descriptive, oui, ça a été un sujet. Mais ça a évolué. Maintenant, les éditeurs veulent un style très rapide, très percutant, à l’anglo-saxonne. C’est ce qu’on retrouve dans La Prophétie d’Ulysse. Les actions s’enchaînent.

Qu’est-ce qui cloche alors ?

Il faut mettre davantage les auteurs français en avant, y compris sur le plan marketing, un domaine où les anglophones ont un temps d’avance. Nos auteurs jeunesse, d’une manière générale, sont inconnus. Personne n’est capable de citer un nom ! On a l’exemple Timothée de Fombelle qui a eu du succès chez Gallimard, qui a été traduit dans 29 langues, mais le grand public ne le connaît pas.

Que conseillez-vous alors aux lecteurs ?

Lisons local ! Il faut faire confiance à nos producteurs locaux d’histoires et les défendre. Les écrivains français sont peu nombreux à vivre de leur travail. Un auteur américain qui a déjà vendu un million d’exemplaires aux Etats-Unis a-t-il vraiment besoin d’en vendre un peu plus en France ? Un auteur américain s’adresse-t-il réellement à un jeune français qui habite Clermont-Ferrand ou Nantes ? Nos récits ne sont pas exactement les mêmes. Moi je suis imprégné de ma ville, de mon parcours. Tout mon imaginaire est porté par les lieux où j’ai vécu et les personnes rencontrées. Et puis, si demain il n’y a plus que des romans anglophones, il n’y aura plus de rencontres dans les écoles, plus de dédicaces, plus d’échanges. Pensons-y, ces moments sont importants pour nos enfants.

La Prophétie d'Ulysse, tome 1 (Le Réveil du monstre) et tome 2 (La Colère des dieux), est publiée aux éditions Fleurus. Disponible en librairies. 12,90 euros.